samedi 22 février 2014

L'île



            Je m’appelle Nell. Je viens de fêter mes seize ans. Je vis sur une île que nous appelons Eden. Nous ne sommes pas très nombreux : à peine une centaine. Nous sommes les derniers êtres humains sur cette planète.
Il y a cinquante-cinq ans, le 21 décembre 2012, a eu lieu l’Apocalypse. Nos aïeux se trouvaient dans le vol n° 270494 en direction de Paris. C’étaient des étudiants qui revenaient d’un voyage scolaire à New York. Alors qu’ils survolaient l’Océan Atlantique, leur avion fut frappé par la foudre et se crasha. Trente et une personnes survécurent par miracle et dérivèrent dans un canot de sauvetage pendant plusieurs jours. On raconte que ceux qui réussirent à atteindre notre île en vie étaient à moitié fous en raison de la faim et de la soif. Au final, il n’était plus que dix-neuf.
Ils guettèrent le moindre bateau, le plus petit avion dans le ciel. Ils attendirent pendant des semaines qu’on ne vienne à leur secours avant de se rendre à l’évidence : personne ne viendrait car l’Apocalypse annoncée par les Mayas pour le 21 décembre 2012 avait eu lieu et ils étaient les derniers humains sur Terre ! Le matraquage médiatique qui avait déferlé sur
le monde dans les mois précédents cette date avait fini par les convaincre.


            La vie s’organisa petit à petit. Ils construisirent des maisons. Chacun prit un rôle en fonction de ses aptitudes. Ils procédèrent même à des élections pour choisir un chef : Helena fut élue par quinze voix contre quatre.
Dès les premiers mois, les couples se formèrent. Bientôt, une des filles tomba enceinte. Neuf mois après naquit Aaron, le premier enfant de l’île d’Eden.

            Les années passèrent. De nombreux bébés naquirent dans le village de huttes qui avait été construit. Des mariages ont été célébrés. Des enterrements aussi…
Je suis de la quatrième génération. Malgré ce qu’on m’a enseigné depuis ma plus tendre enfance, je scrute l’horizon et ne peux m'arrêter de me demander ce qu’il reste du monde que mes arrières grands-parents ont connu.
-             Il n’y a plus rien, Nell ! ronchonne Maman, à chaque fois que je lui pose la question. Nous sommes les derniers. Combien de fois faudra-t-il te le dire ?
Mais, moi, je ne peux m’empêcher de penser que si nous avons réussi à survivre, pourquoi d’autres n’auraient-ils pas pu aussi ?

****

                        Quand j’ai envie de m’isoler, je me rends à mon endroit préféré sur l’île, celui où les mariage sont célébrés : la Cascade. Il faut marcher plus d’une heure depuis le village pour l’atteindre, traverser toute la jungle mais, quand on y parvient, le spectacle est tellement grandiose qu’on oublie tout. L’eau coule, aussi limpide que le cristal.

            La première fois que je suis venue ici, j’étais toute petite. Je devais avoir quatre ans. Pourtant, je me souviens de tout.
C’était pour le mariage de l’une de mes tantes. Une arche de branches et de fleurs tressées se dressait au-dessus de l’autel de pierre, qui avait été sculpté par la première génération. Les futurs mariés se tenaient là, timides et empruntés. Leur union symbolisait le début de leur vie d’adulte.
Ce fut une cérémonie sans prétention mais tellement chargée d’émotion. Les mariés portaient des vêtements qui avaient été tissés pour l’occasion. Sur l’île, le tissu était une denrée rare. La première génération d’Eden avait dû se débrouiller avec les vêtements qu’ils portaient et ceux qu’ils avaient pu récupérer dans les bagages qui s’étaient échoués sur la plage après le crash de l’avion. Mais rapidement, les habits s’étaient abîmés, déchirés. Les survivants avaient aussi vu leurs corps changer : à leur arrivée, ce n’était que des adolescents. Les tenues s’étaient bientôt révélées trop petites. Il avait fallu s’adapter : utiliser des peaux de bêtes, trouver des fibres qui pourraient être tissées, etc. Au bout de quatre générations, les vêtements avaient vraiment évolué.
Je me souviens particulièrement de la robe de la mariée. La jupe était constituée de pétales grands comme la paume et qui avaient été cousus entre eux. Le corsage avait été tissé à partir de la laine d’un mouton et il était orné de broderies. Le travail des couturières avait pris plusieurs mois.
Ce jour-là, si petite que j’étais, j’avais pensé que je vivais dans le plus merveilleux des endroits qu’il soit et que j’avais hâte de me marier à la cascade.
Et j’ai grandi. Ce lieu m’attire toujours autant mais plus pour les mêmes raisons. Avec l’adolescence, sont venues les questions. Pourquoi seuls les habitants de cette île ont survécu à l’Apocalypse ? Que reste-il du reste du monde ?

            Près de la cascade, se trouve la carcasse de l’avion qui a amené mon peuple ici. Quelques mois après l’accident, la mer a recraché sur la plage une partie du fuselage. Les naufragés l’ont traîné jusque là. Au début, ils s’y rendaient régulièrement. Puis, avec le temps, ils ont voulu oublier. La nature, qui a horreur du vide, a envahi l’endroit.
Je vais souvent explorer la structure. J’y ai trouvé des objets qui n’ont pas pu être récupérés ou réutilisés après le crash. Par exemple, je ne sais pas à quoi pouvait bien servir ce petit appareil rectangulaire dont l’une des faces ressemble à un miroir. Je l’ai démonté et y ai trouvé des composants électroniques. Certains bricoleurs de l’île les récupèrent et en font toute sorte de choses.
J’ai aussi trouvé un objet qui s’ouvre comme un livre avec d’un côté une surface brillante et de l’autre des boutons avec l’alphabet dans le désordre.
J’ai posé mes questions aux adultes mais je me suis vite rendue compte que le sujet de l’avion et de ce qu’il renfermait était un peu tabou.
Certes, la première génération avait récupéré livres, magazines, vêtements, chaussures, bref, tout ce qui était réutilisable et non périssable. Mais quand il s’agissait de parler de ce qui s’était passé, ils se fermaient comme des huîtres.
Alors pour trouver des réponses, j’ai passé beaucoup de temps à consulter les revues. J’ai un peu mieux compris la vie d’avant l’apocalypse. Ainsi, le petit objet rectangulaire était un téléphone. Les gens l’utilisaient pour communiquer entre eux.
L’autre ustensile était un ordinateur. Mais là, je n’aurais pas vraiment su dire à quoi il servait vraiment. Il était question de programmes, d’Internet. Que des termes dont je n’avais jamais entendu parlé…

***
           Un jour que j’explorais une nouvelle fois la carcasse de l’avion, je me suis retrouvée coincée entre deux rangées de sièges tordues. J’ai commencé à paniquer car personne ne savait que j’étais là. Les heures ont passées. Je sentais de moins en moins ma jambe bloquée. Alors j’ai commencé à hurler en espérant que les chasseurs qui passeraient dans le coin m’entendraient.
Tout à coup, un bruit s’est fait entendre derrière moi. Je me suis déhanchée pour voir ce qu’il se passait. Un jeune du village, qui avait à peu près mon âge, enjambait les sièges pour s’approcher de moi. Nous ne nous connaissions pas vraiment car nous ne faisions pas partie du même groupe d’amis. Toutefois, je savais qu’il s’appelait Tom. Il était grand et brun. C’était ce que ma mère aurait appelé un beau parti.
-             Nell ? Ca va ? demanda-t-il, l’air inquiet.
-             Oui. Enfin, je suis coincée là depuis des heures. Je ne sens plus mes orteils. Mais à part ça… oui… ça va…
-             Je vais te débloquer. Attends…
Lorsqu’il se pencha au-dessus de moi,  je remarquais qu’il avait les yeux verts, ce que je n’avais jamais vu avant. Quand il palpa ma cheville et examina comment il allait pouvoir me dégager, je sentis le rouge me monter aux joues.

            Quand je fus enfin libérée et que nous quittions l’avion, je le remerciai chaudement.
-             Je ne sais pas combien de temps je serais restée là si tu ne m’avais pas entendue…
-             Tu as juste eu la chance que je sois dans les parages au bon moment…
Quand nous arrivâmes enfin à l’orée du village, nous nous séparâmes avec un petit sourire gêné. Je crois que nous avions déjà compris que nous venions de tomber amoureux.

***
            J’ai revu Tom à de nombreuses reprises, le plus souvent sur la plage. Nous parlons souvent de la carcasse de l’avion. Lui aussi est fasciné par l’histoire de notre peuple. Je lui montre les objets que j’ai trouvés, les magazines que j’ai lus… Il m’a avoué que lui aussi avait tenté de comprendre comment nos aïeux étaient arrivés ici et le monde dans lequel ils avaient vécu avant le crash.
-             J’ai souvent voulu interroger Nanou mais mes parents m’en ont toujours empêché. C’est pourtant mon arrière grand-mère. Je devrais pouvoir aller lui parler quand je veux, non ? s’énerve-t-il.
Nanou est la seule personne encore vivante de la première génération. Elle a soixante-douze ans. Tous les habitants d’Eden lui vouent un véritable culte. C’est la sœur d’Helena, la première chef de notre île.
-             Et si on se passait de leur accord ? lui ai-je demandé.
-             Que veux-tu dire ?
-             Nanou va toujours se promener sur la plage avant le dîner. Elle interdit à quiconque de l’accompagner. Elle dit que c’est le moment où elle se recueille. Mais si on se trouvait sur sa route par hasard.
-             Je pense qu’elle serait furieuse.
-             Peut-être, mais cela vaut le coup d’essayer, non ?

            Le soir même, nous nous sommes retrouvés donc à guetter la doyenne de l’île sur la plage.
Quand elle est passée à notre hauteur, nous sommes sortis de notre cachette, l’air aussi innocent que possible. Toutefois, Nanou n’a pas été dupe : tous les habitants du village savaient qu’elle n’aimait pas être dérangée pendant sa promenade quotidienne.
-             Que faites-vous ici tous les deux ?
Nous nous sommes trouvés pris de court. Nous n’avions pas du tout réfléchi à la manière de l’aborder… Je pris le parti de ne rien lui cacher.
-             Nanou, nous nous posons beaucoup de questions, Tom et moi… Sur votre arrivée sur Eden…
-             L’histoire du crash vous a pourtant été contée à de nombreuses reprises, me semble-t-il, a répondu Nanou levant un sourcil intrigué.
-             Nous connaissons bien sûr l’histoire officielle… Mais on s’était dit que vous pourriez peut-être nous expliquer comment vous viviez avant de vous retrouver ici, comment vous avez vécu les premiers temps sur l’île…
La femme nous a contemplé tous les deux, se demandant exactement ce que nous avions en tête. Puis, elle a haussé les épaules et a dit d’un ton résolu :
-             Si vous avez du temps à perdre…
-             Nous voudrions juste en savoir un peu plus sur le monde d’avant…
-             Très bien… Je n’ai toutefois pas envie d’en parler ce soir… Retrouvez moi ici demain soir et je vous dirais ce que vous voulez savoir.

****
            Les soirs suivants, nous avons retrouvé Nanou sur la plage. Chaque fois, elle nous en a expliqué un peu plus sur le monde qu’elle avait connu, s’aidant parfois des magazines que nous lui avions amenés.
-             Nous nous déplacions beaucoup en voiture, dit-elle en nous montrant la photo d’un engin avec quatre roues. Les voyages en avion étaient plus rares et réservés aux longues distances.
-             Et les bateaux ? a demandé Tom.
-             Pour le voyage que nous devions faire, cela aurait été beaucoup trop long… Nous avons traversé l’océan atlantique, rappelez-vous.
Je me suis rappelée le planisphère affiché dans la salle de classe. Je m’étais toujours demandée qui avait bien pu voyagé avec un tel document dans ses bagages…
-             Notre séjour à New York a été magique. Je n’avais jamais quitté la France. Alors aller à la Grosse Pomme… Voir la ville qui ne dort jamais… Ce fut merveilleux. Le voyage du retour s’est bien passé jusqu’aux turbulences. Au début, le capitaine nous a dit de ne pas nous inquiéter que tout irait bien, que ce n’était qu’un passage. Mais c’était faux !
Nanou a regardé au loin. On l’a senti perdue dans ses souvenirs, les bons comme les mauvais.
-             Tout s’est passé très vite. La foudre a frappé l’avion. Les moteurs se sont arrêtés. Les secousses se sont accentuées au point de déclencher les alarmes et de faire tomber les masques à oxygène du plafond. C’était la panique dans l’avion. Tout le monde hurlait. Helena me serrait la main si fort que j’ai cru qu’elle allait me briser les os. L’avion perdait de l’altitude. On pouvait voir la mer se rapprocher à vitesse grand V. A ce moment-là, j’ai désiré de tout mon cœur mourir sur le coup. Je sais… c’est idiot mais je ne voulais pas souffrir… Et puis il y a eu le choc quand l’avion a touché l’eau. Il aurait pu rentrer de plein fouet dans un mur, cela aurait eu le même effet… Les issues de secours se sont ouvertes et les canots de sauvetage ont été gonflés. On s’est entassé dedans. Enfin, ceux qui le pouvaient encore…
Sur ces mots, elle s’est levée et a fait quelques pas dans le sable vers la mer.
-             Ce sera tout pour ce soir, les jeunes… Je vous raconterai la fin de mon histoire demain.
Sans un mot, j’ai pris la main de Tom et nous sommes retournés au village. Alors que nous nous éloignions de la plage, il me dit :
-             C’est quand même horrible, ce qu’on lui demande.
-             Comment ça ?
-             Mais enfin, Nell ! Tu ne vois donc pas qu’elle revit tout ce qu’elle nous raconte ? s’est-il écrié.
Je me suis tue, piquée au vif. Ma soif d’explications était telle que j’en oubliais tout le reste. Il fallait que je sache, que je comprenne ! Peu importe les conséquences.
Tom m’a lancé un regard lourd de reproches. Il ne comprend manifestement pas pourquoi je m’obstine à faire revivre ces moments douloureux à Nanou pour satisfaire ma curiosité, peut-être morbide.

****
            Le lendemain, je me suis rendue seule à notre rendez-vous quotidien avec Nanou. Tom n’a pas voulu venir avec moi. Il connaît la fin de l’histoire et préfère, tout compte fait, s’en tenir à la version officielle.
Nanou se tient face  à l’eau. Comme si elle n’avait pas bougé depuis la veille.
-             Ton petit copain n’est pas là ? demande-t-elle sans se retourner.
-             Non. Finalement, il ne tenait pas tant que ça à savoir…
-             Alors nous irons seules, toutes les deux, là où tout a commencé…
Je pars à sa suite. J’ai rapidement compris où elle m’emmène : sur les lieux où l’avion a été amené. Quand nous sommes passées près de la cascade, j’ai pensé à Tom. Pendant toutes ces semaines que nous avions passé ensemble, nous y étions souvent venus. Je m’étais prise à penser qu’un jour nous pourrions nous marier sous l’arche fleurie, devant le vieil autel de pierre. Mais, depuis notre dispute de la veille, j’avais perdu tout espoir.
Malgré son âge, Nanou me devance dans la forêt. Elle connaît parfaitement le chemin pour l’avoir emprunté des milliers de fois. Arrivée au pied de la carcasse, elle se tourne vers moi.
-             J’ai toujours été contre l’idée de ramener ces morceaux d’avion ici. Nous aurions dû les enterrer ou je ne sais quoi. Nous en débarrasser en tout cas !
-             Pourquoi Nanou ?
-             Parce que cela ne fait que nous rappeler tout ce que nous avons perdu, ce que nous ne serons pas et ceux que nous ne reverrons plus. 
La doyenne ferme les yeux quelques secondes, les larmes perlant à ses paupières.
-             Je n’ai cessé de penser à mes parents et à mon petit frère durant toutes ces années. Tant qu’Helena était encore vivante, j’avais encore de la famille. Aujourd’hui, je n’ai plus rien qui me raccroche à mon passé. Mais tu veux sans doute savoir ce qui s’est passé après le crash de l’avion ?
J’ai hoché la tête. Je sais que ce qu’elle va me raconter sera sans doute dur à entendre mais il faut que je connaisse les détails. J’en ai besoin.
-             Comme je te l’ai dit hier, les canots de sauvetage se sont gonflés. Beaucoup de passagers sont morts sur le coup. Tous ceux qui se trouvaient dans les premiers rangs en fait. Le pilote et le co-pilote eux aussi n’ont pas survécu. Par chance, ma classe se trouvait à la queue de l’avion. Nous avons pu monter dans les bateaux. Tu te rends compte que sur la centaine de personnes qui se trouvait à bord, seules trente et une survécurent. Nous dûmes enjamber des corps pour gagner les issues de secours. D’autres victimes agonisaient. C’était l’horreur totale.
Je pouvais presque voir l’adolescente terrorisée qu’avait été Nanou. Elle a gardé les yeux fixés sur la carcasse de l’avion.
-             Je tenais toujours la main d’Helena. Pour rien au monde, nous ne nous serions lâchées. A un moment, une vieille femme, coincée sous un fauteuil, m’a attrapée la cheville. Quand je me suis retournée, j’ai vu qu’on ne pouvait plus rien pour elle : elle était carrément empalée sur une barre de métal. Ma sœur m’a arrachée à ma contemplation morbide et nous avons enfin gagné l’issue de secours. Des garçons nous ont tendu la main pour nous aider à monter sur le canot. Je me souviendrais toute ma vie des cris de ceux qui n’avaient pas pu sortir. Et les odeurs… Celle des chairs brûlées qui se mêlait au sel de la mer… Ensuite, nous avons dérivé pendant des jours. Je pense que nous n’étions pas très loin de l’île mais les courants ne nous y ont porté qu’au bout de dix jours. Beaucoup de nos copains étaient morts pendant cette semaine et demie : nous n’avions ni vivre ni eau. Ce fut un véritable enfer. Je me souviens d’un garçon pour lequel j’avais un petit faible, Enzo… Il a attrapé une grave insolation. Il délirait complètement. Il a fini par sauter par-dessus bord… ajouta-t-elle tristement.
Je ne sais pas trop comment réagir devant sa détresse. Quand Nanou reprend enfin la parole, c’est à voix basse. Je dois tendre l’oreille pour comprendre ce qu’elle dit. Elle répète
-             Je ne voulais pas qu’on ramène cette carcasse ici. Je l’avais dit à Helena. Le monde extérieur avait disparu. Pourquoi nous infliger autant de travail pour avoir sans cesse sous les yeux les vestiges de notre vie passée et du futur qui n’existerait jamais ?
-             Mais comment pouviez-vous être sûre qu’il ne restait personne ?
Nanou tourne vers moi un visage dur.
-             Comment aurait-il pu en être autrement ? Des mois avant cette date, tous les médias ne parlaient que de ça, de la fin du monde pour le 21 décembre. Même ceux qui disaient ne pas y croire finissaient par avoir des doutes. Alors, quand la foudre est tombée sur l’avion et que nous sommes tombés à l’eau, beaucoup d’entre nous ont tout de suite pensé vivre l’apocalypse. Et quand les semaines, puis les mois ont passé sans que personne ne vienne à notre secours, il était clair que le monde tel que nous le connaissions avait disparu. Mais parfois… je me prends à espérer…
La doyenne reprend le chemin qui mène au village sans en dire plus. Nous passons encore une fois devant la cascade et je pense de nouveau à Tom. Il faut que je me fasse pardonner de mon entêtement. Parce qu’après tout, qu’ai-je appris ? Rien de plus que ce que je ne savais déjà… si ce n’est que je comprend peut-être un peu mieux la souffrance de ceux de la première génération maintenant.

            Ce fut ma dernière entrevue avec Nanou. Maintenant, elle refuse de m’adresser la parole pour autre chose que des banalités.
Tom a fini par me pardonner. Et nous devons bientôt nous fiancer officiellement. J’aurais sans doute droit au mariage dont j’ai toujours rêvé, à la cascade.

***

            Je retourne presque tous les soirs, seule, sur la plage. Je scrute l’horizon, comme l’a sans doute fait Nanou à de nombreuses reprises.
Aujourd’hui, je pense à ce qu’elle m’a dit la dernière fois que nous avons réellement discuté : que parfois, elle espérait que le monde, son monde, n’avait pas totalement disparu.
J’aperçois soudain quelque chose sur l’eau. Un point noir d’abord, puis une longue ombre. La silhouette grandit jusqu’à se révéler être un immense paquebot.

Si le monde a vraiment été détruit le 21 décembre 2012 et que nous sommes les derniers survivants, qui sont tous ces gens qui me font signe sur le pont du navire ? 

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