mardi 4 février 2014

Le lycée



A ma très chère amie Séverine,
En souvenir de nos années lycée



          Le lycée… A ce seul mot, Coraline avait des sueurs froides. Elle devait faire son entrée en Seconde demain matin et elle était terrorisée.
Sa famille venait de quitter Toulouse et d’emménager dans la banlieue de Rouen. Jamais elle ne s’était sentie aussi seule, loin de toutes ses amies d’enfance. Depuis un mois qu’elle était là, elle n’avait réussi à établir le contact avec aucune fille de son âge, ni avec aucun garçon d’ailleurs…



          Assise à son bureau, jouant avec une mèche de ses longs cheveux châtains, elle pianotait un message à l’attention de Claire, sa meilleure amie restée dans sa ville natale. Elle lui disait à quel point elle haïssait ses parents de l’avoir traînée en Normandie, ce pays à la verdure luxuriante où on pouvait passer de la canicule à la pluie torrentielle en une nuit. Elle lui racontait comme elle s’ennuyait sans elle et les autres filles. A la fin de son message, elle pleurait tellement qu’elle en suffoquait.
Sa mère l’appela du rez-de-chaussée :
- Coraline ! A table !
- J’ai pas faim, répondit hargneusement la jeune fille.
- Il est hors de question que tu ailles te coucher sans rien dans le ventre ! Descends tout de suite ! ordonna sa mère.
A contrecœur et la mine boudeuse, Coraline descendit l’escalier en bois d’un pas pesant.

          Le lendemain matin, la jeune fille fut tirée du sommeil par son radio réveil. Le journaliste beuglait :
- Pour des millions d’élèves, c’est aujourd’hui la rentrée !
- Merci de me le rappeler, marmonna Coraline en tapant sur l’appareil pour l’éteindre.
Elle se leva péniblement et se rendit dans la petite salle de bain attenante à sa chambre.
Quand elle eut fini de se préparer, elle descendit à la cuisine prendre son petit déjeuner. Elle passa devant le bureau où sa mère était déjà occupée devant son ordinateur.
- Salut M’man !
- Bonjour ma puce. Je t’ai fait chauffer du lait et tu as des croissants sur la table.
- Merci mais je n’ai pas trop faim.
- Tu ne dois pas avoir le ventre vide pour partir au lycée !
Décidément, la question de l’alimentation était devenue une véritable obsession pour sa mère ces derniers temps. Avait-elle peur qu’elle devienne anorexique en réaction à ce changement de vie qu’elle désapprouvait ?

          Alors qu’elle attendait le métro, Coraline se demandait à quoi allait ressembler sa vie maintenant… Vivre loin de tout ce qu’elle connaissait était une véritable épreuve pour elle. Depuis le jour où ses parents lui avaient annoncé le déménagement, elle n’avait cessé d’appréhender la rentrée, summum de l’angoisse.
Dans la rame, elle regardait furtivement les autres adolescents qui l’entouraient. Ils étaient soit en train de discuter avec d’autres, soit perdus dans leur monde un casque sur les oreilles ou un portable à la main. Aucun ne lui portait la moindre attention.
A l’arrêt, la foule quitta le métro telle un raz-de-marée humain.

           Devant la grille de l’établissement, Coraline hésita : et si elle disait à ses parents qu’elle avait manqué son arrêt de métro, qu’elle n’avait pas trouvé le lycée, ou encore qu’elle était malade et qu’elle avait préféré rentrer ? Non… ils ne la croiraient pas connaissant son appréhension.
Elle contempla l’imposante façade en pierres de ce lycée réputé assez sélecte. Elle essaya de deviner ce qui pouvait l’attendre derrière les hautes fenêtres à petits carreaux.
Se faisant violence, elle franchit la barrière. Sur les panneaux d’affichage, elle chercha son nom pour connaître sa classe et la salle où elle devait se rendre. Seconde deux… Salle E. En reculant, elle bouscula quelqu’un.
- Oh pardon…
- C’est pas grave, lui répondit une petite brunette qui avait l’air aussi terrorisé qu’elle mais qui faisait manifestement tout pour le cacher.
- Tu es nouvelle aussi ? osa Coraline.
- Oui… Je m’appelle Léa et toi ?
- Coraline.
- Tu es en quelle classe alors ?
- Seconde deux. Et toi ?
- Pareil, répondit Léa avec un grand sourire. On est ensemble alors !
Coraline sentit sa mauvaise humeur fondre presque instantanément. Cette rencontre lui faisait enfin croire qu’elle pourrait se faire à cette nouvelle vie.

          Cette première journée se déroula plutôt bien. Il y eut les nouvelles désagréables comme l’annonce des cours le samedi matin ou celle des heures d’Histoire qu’il faudrait passer avec le professeur le plus sévère du lycée. Mais certaines bonnes choses eurent lieu aussi : celui qui dispenserait les cours de français, Monsieur Seaux, était réputé pour être un excellent enseignant doublé d’un bon pédagogue.
Et puis la rencontre avec Léa était vraiment une bénédiction pour Coraline. Les deux jeunes filles avaient les mêmes centres d’intérêt, les mêmes passions. C’était comme si elles avaient toujours été amies, comme si elles se connaissaient depuis des années.

     Quelques semaines passèrent. Vint le temps des inscriptions aux différents clubs et animations parascolaires que proposait le lycée : le traditionnel club d’échecs, l’équipe de football de l’établissement, le bénévolat pour la tenue de la caisse de la cafétéria des élèves, etc.
Les deux jeunes filles étaient plantées devant le tableau où figuraient les listes où l’on pouvait s’inscrire.
- Le bénévolat à la cafèt’ me plairait bien… Qu’en penses-tu ? demanda Coraline.
Léa ne répondit pas. Son stylo violet pailleté suspendu en l’air, elle fixait une feuille en particulier, tout en bas du tableau où seules deux filles s’étaient inscrites.
- Tu m’écoutes ? insista son amie. Ouh ouh ! Je te parle !
- Pardon ? Tu disais ? répondit enfin Léa, revenant à la réalité.
- Je te parlais de la cafétéria mais apparemment tu as trouvé un truc plus intéressant… Qu’est-ce que c’est ?
- C’est un club dont m’avait parlé ma sœur. Elle avait une amie qui en avait fait partie. C’était un genre de sororité…
- Un genre de quoi ?
- Une sororité. Une fraternité mais pour les filles quoi !
- Comme dans les facs américaines ?
- Oui… Un truc hyper fermé, style club secret…
Coraline se mit à contempler la feuille avec Léa. Aucune indication sur les activités proposées par ce club. Juste la promesse de rejoindre l’élite… Mais l’élite de quoi ?
- On s’inscrit ? proposa Léa. Juste pour voir ce que c’est ? Si ça ne nous plait pas, on aura toujours le temps de choisir autre chose…
- Pourquoi pas ? Après tout, le lycée, c’est le moment de faire des expériences.
Coraline ne savait pas à quel point l’expérience allait être unique…

         La semaine suivante eut lieu la première réunion du club dans la bibliothèque. Quand les filles entrèrent, elles constatèrent que les rideaux avaient été tirés. Dans la pénombre, une bougie tremblotait, posée sur un guéridon recouvert d’une nappe noire.
Léa et Coraline se regardèrent avec appréhension : où donc étaient-elles tombées ?
- Je ne suis pas sûre de vouloir rester finalement, annonça la première.
- Si tu t’en vas, je te suis, répondit la seconde.
- Je vous le déconseille, dit une voix haut perchée derrière elle. Vous manqueriez la chance de votre vie.
Les deux lycéennes se retournèrent d’un bloc pour découvrir une fille de leur âge d’apparence frêle et entièrement vêtue de sombre, à la mode gothique. Ses longs cheveux blonds encadraient son visage très pâle. Malgré la température plutôt douce, elle portait des mitaines en dentelle et des bottines lacées haut sur ses chevilles, que sa longue robe style début dix-neuvième siècle recouvrait presque.
- Je m’appelle Elisabeth. Je serais vôtre hôte pour cette première réunion. Mais je vous en prie, asseyez-vous !
Deux chaises s’étaient matérialisées près de la table. Sans un mot, elles s’assirent.
- Chères Coraline et Léa, si vous êtes ici, c’est que vous avez été choisies pour faire partie de notre sororité très particulière !
- Euh…. Non… on s’est juste inscrites…
Elisabeth eut un sourire indulgent puis expliqua :
- Seules les futures sœurs peuvent voir et écrire sur cette feuille.

          Coraline et Léa se jetèrent un nouveau regard perplexe. Mais qu’étaient-elles venues faire dans cette galère ? Comment le lycée pouvait-il autoriser ce club ? Etait-il seulement informé du discours que tenait Elisabeth aux nouvelles arrivantes ?
- Je vois que vous êtes septiques. Voilà qui achèvra peut-être de vous convaincre…
Elle fit un petit mouvement gracieux des doigts au-dessus de la bougie. La flamme menaça de s’éteindre avant d’atteindre près d’un mètre de haut. Les filles eurent un mouvement de recul. Mais tout rentra dans l’ordre.
Elisabeth souriait. Ayant maintenant l’attention de son auditoire, elle leur expliqua :
- Notre sororité est très ancienne. Elle existait bien avant la création de ce lycée. N’avez-vous jamais pensé que vous étiez différentes ? N’avez-vous jamais ressenti que vous possédiez un grand pouvoir ? Qu’une force obscure vous habitait ?
Les lycéennes ne répondirent pas mais toutes deux comprenaient parfaitement ce que la magicienne venait de leur dire.
- Ce n’est pas un hasard si tu es venue habitée ici Coraline. Et ce n’est pas un hasard s Léa est devenue ton amie. Vous étiez destinées à vous rencontrer et à venir ici aujourd’hui. Pour vous en convaincre complètement, nous allons procéder à un petit test. Coraline s’il te plaît, lève-toi.
La jeune fille s’exécuta.
- Approche toi de la table. Mets tes deux mains de chaque côté de la bougie. Bien. Maintenant, ferme les yeux et pense très fort à la flamme.
Coraline s’exécuta. Il ne se passa rien pendant plusieurs dizaines de secondes puis lentement la flammèche vacilla. Quand elle ouvrit brusquement les yeux, le feu augmenta jusqu’à presque venir lécher le plafond. Elle était terrifiée.
Elisabeth posa doucement sa main sur celle de la jeune fille pour la calmer. Aussitôt la flamme reprit une taille normale.
- Bien. J’étais sûre que tu serais très douée avec le feu… Tu peux retourner t’asseoir.
La lycéenne s’exécuta sans un mot, blanche comme un linge.
- A toi Léa !
La jolie brune s’approcha en tremblant. Un verre rempli d’eau était apparu sur la table.
- Positionne toi comme Coraline. Ferme les yeux et concentre toi sur l’eau.
La masse ondoyante tremblota. Des petites ridules se formèrent à la surface du liquide. Puis un petit tourbillon se matérialisa.
Coraline ouvrit les yeux lentement. Un o parfait se dessina sur ses lèvres quand elle vit ce qui se passait dans le verre.
- Vous êtes les héritières des Druides qui ont vécu il y a des siècles de cela dans notre région. Vous pouvez influencer les éléments. Généralement, chaque prêtresse peut commander à l’un d’entre eux plus particulièrement. Coraline, c’est bien entendu le feu. Et toi Léa, ce sera l’eau. Alors vous êtes convaincues maintenant ?
Les deux filles se regardèrent. Sans un mot, elles se comprirent tout de suite : ce qui leur arrivait était vraiment trop fou ! Mais elles mourraient d’envie d’en savoir plus !
- Très bien ! Laissez moi vous raconter l’histoire de notre sororité.
Elisabeth parla pendant plus de deux heures, leur ouvrant les portes d’un monde à la fois mystérieux et passionnant.

          La société secrète avait été créée à l’époque de l’Inquisition, pour permettre aux prêtresses druidiques de continuer leurs activités. Elles avaient ainsi pu perpétuer leurs traditions.
Quand les femmes avaient accédé au lycée dans les années 50, elles s’étaient infiltrées dans l’établissement sous le couvert de créer une sororité.
Coraline et Léa écoutaient Elisabeth, subjuguées. Elles pensaient s’être inscrites dans un simple club qui leur permettrait de s’intégrer au lycée. Et voilà qu’elles apprenaient qu’elles étaient les héritières de druides qui avaient officié il y a des centaines d’années de cela.

          Pendant les réunions qui suivirent, Elisabeth leur apprit à maîtriser leurs pouvoirs. Les filles découvraient leurs forces et leurs limites. Leur tutrice leur montra aussi la direction à suivre : celle du Bien. Elles utilisaient la magie blanche et rien d’autre. Elles faisaient régulièrement des sorties en forêt où elles communiquaient avec la nature. Elles y apprenaient les rituels ancestraux.
Elles se révélèrent très vite aussi douées que leur professeure. Elisabeth était fière de leurs progrès.

           Plusieurs mois avaient passé. Coraline attendait ses amies Léa et Elisabeth devant le lycée. Elle regardait maintenant la façade de pierres d’un tout autre œil. A la rentrée, elle était terrifiée par ce qui l’attendait dans ces murs. Aujourd’hui, avec tout ce qu’elle avait appris, elle se sentait forte. Et avec ses amies, elle était heureuse.
On lui avait souvent dit que le lycée était le lieu où on apprenait à devenir adulte. Elle sourit : ici elle avait appris ce qu’elle était vraiment, tout au fond d’elle…

1 commentaire:

  1. Merci ma Copine, je penses que tu ne sais pas combien tu me touches!!!

    RépondreSupprimer