dimanche 27 avril 2014

Le hasard




            Il existe des gens qui pensent que tout ce qui nous arrive était prévu, qu’il y a quelqu’un ou quelque chose qui décide pour nous, à l’avance de ce que sera notre vie.
Je ne fais pas partie de ces gens-là. Moi, je crois au hasard et au libre arbitre. Je crois que notre existence n’est qu’une somme de décisions qui nous conduit dans des directions différentes.
Enfin, c’était ce que je croyais avant le samedi 14 février 2015…

Ce matin-là, la Normandie s’était réveillée sous la neige. Trente centimètres de poudreuse pour être précise.
J’habite à Orival, dans le quartier de Nouveau Monde. Quand j’ai acheté le pavillon que j’allais au final acheter, ce nom m’a paru de bon augure, parfait pour une nouvelle vie. En outre, au fond du jardin, un portail donnait un accès direct à la forêt. Parfait pour moi qui aime les longues balades dans les bois avec Isis, ma chienne. Cette femelle berger allemand pourrait passer des heures à courir entre les arbres sans jamais s’épuiser ! Heureusement qu’elle est très obéissante sinon je ne rentrerai jamais chez moi…


Le samedi, en règle générale, je fais la grasse matinée. Mais aujourd’hui, l’étrange calme qui régnait à l’extérieur m’a réveillée de bonne heure. En ouvrant les volets de ma chambre au premier étage, j’ai pu contempler l’épais manteau blanc qui changeait tout le paysage. En descendant au rez-de-chaussée, je ne pus retenir un frisson. Isis vint m’accueillir au pied de l’escalier. Elle tournait sur elle-même, agitant frénétiquement sa longue queue touffue. Je savais très bien ce qu’elle voulait : m’entraîner dans une longue promenade.
¾       Oui c’est ça ! Bonjour à toi aussi ! Tu permets que je prenne mon petit déj’ et une bonne douche bien chaude avant de m’emmener crapahuter dans la neige ?
Isis jappa. Ses grands yeux bruns et vifs brillaient d’impatience. Je savais qu’elle attendrait devant la porte tant que je ne serais pas décidée à mettre le nez dehors. Je me dirigeais vers la cuisine, récupérant au passage mon châle resté sur le dossier du canapé et m’en drapais les épaules. Un bon chocolat chaud et quelques tartines beurrées achevèrent de me réchauffer. A l’étage, plutôt qu’une douche, je me fis couler un bain brûlant. J’y versais des sels et m’y plongeais avec délectation. Je ne prenais plus le temps de m’octroyer ce petit plaisir depuis que j’avais été nommée manager du service des Ressources Humaines d’une grande mutuelle d’assurances dont le siège social était à Rouen. Je gérais une équipe de quinze personnes. Et il était rare que je regagne mon domicile avant dix-neuf ou même vingt heures… Le week-end, j’étais tellement épuisée que je passais mes matinées à dormir. L’après-midi, je me faisais pardonnée auprès de mon chien que je délaissais si souvent en ce moment.
Et dire que j’avais acheté cette maison pour profiter de la vie près de la nature, loin du tumulte de la ville…
Plongée dans mon bain moussant, je me rendis compte à quel point j’étais seule : pas de famille, pas de compagnon, et des amis que je pouvais compter sur les doigts d’une main. La seule à qui je manquerai réellement si je venais à disparaître était ma chienne… Je me suis toujours beaucoup investie dans mon travail, ce qui m’a permis de décrocher il y a trois ans le poste que j’occupe aujourd’hui. Et il y a un an, j’ai pu revendre mon appartement de Rouen pour acheter cette maison à Orival, beaucoup plus adaptée à la vie calme et retirée à laquelle j’aspirais.
Un bruit sur le pallier me fit sursauter. La porte s’entrouvrit, laissant passer Isis.
¾       File de là ! ordonnais-je.
Elle quitta la pièce à reculons, penaude. Je lui avais toujours interdit l’accès à l’étage, c’était très rare qu’elle transgresse cette consigne. J’entendis ses griffes cliquetaient alors qu’elle descendait l’escalier.

Quand je regagnais le rez-de-chaussée, une demi-heure plus tard, Isis était couchée sur le tapis de l’entrée. Sa queue touffue battait doucement sur le sol. Elle ne savait pas si j’étais encore fâchée avec elle ou si elle pouvait espérer une promenade en forêt.
¾       Tu as de la chance que je t’ai promis une sortie !
Assise sur son arrière train, elle pencha la tête de façon comique, comme si elle essayait de comprendre ce qu’était une promesse.
Je passais plus de dix minutes à chercher mes bottes fourrées pour m’apercevoir que mon animal de compagnie les avait cachées : une dans la lingerie et l’autre dans sa bannette. Je les chaussais enfin, enfilais mon blouson par-dessus un pull bien chaud et un bonnet. Enfin j’enroulais une écharpe autour de mon cou une écharpe bleu que ma grand-mère m’avait tricotée quand j’étais adolescente. « La laine est de la même couleur que tes yeux » m’avait-elle dit en me l’offrant.
Il fallait que j’arrête d’être aussi sentimentale. Ma psy m’avait demandée quand je comptais enfin vivre ma vie. Je me posais moi aussi la question…

En sortant, je m’enfonçais dans la poudreuse jusqu’à mi-mollet. Isis gambadait joyeusement autour de moi, heureuse d’être enfin dehors.
Je fis le tour de la maison pour atteindre le petit portail au fond du jardin, qui donnait directement dans la forêt.
Les bois étaient silencieux comme si la neige absorbait tous les bruits. Je n’entendais rien d’autre que mes pas s’enfonçant dans le tapis immaculé et ma respiration haletante. Ma chienne, que les conditions météorologiques n’arrêtaient pas, gambadait parfois loin devant moi mais revenait toujours s’assurer que je la suivais bien.
Soudain, j’entendis Isis aboyer violemment. J’accélérai le pas autant que je le pouvais pour la rejoindre. Je la retrouvai à l’orée d’une clairière et ce après quoi elle aboyait me fascina : une biche était figée au milieu de la clairière. Elle semblait terrorisée par les cris de ma chienne.
¾       Chut ! ordonnais-je.
Isis se tut aussitôt et nous regardâmes le spectacle magnifique de cette bête à l’état sauvage pendant de longues minutes.
Au loin, une branche craqua, la biche releva brusquement la tête et partit en courant.
¾       Allez viens ma fille ! Le spectacle est fini !

Nous reprîmes notre marche dans la neige épaisse. Je commençais sérieusement à me liquéfier dans mon anorak tant je faisais d’efforts pour avancer.
Isis était loin devant quand brusquement le sol se déroba sous mes pieds. La neige m’avait caché un trou d’environ un mètre de profondeur et je venais d’y tomber. Immédiatement ma cheville me fit affreusement mal. J’étais engluée dans la poudreuse et je n’arrivais pas à me dégager. Déjà, l’humidité pénétrait mon jean.
Ma chienne revint sur ses pas et vint s’asseoir à mes côtés, désemparée de ne pouvoir rien faire pour aider sa maîtresse.
¾       Ce n’est rien, la rassurais-je. Je vais me sortir de là et on va rentrer tranquillement pour que je regarde ce que j’ai à la cheville.
Ses grands yeux noirs me fixèrent puis son attention fut retenue ailleurs. Elle leva la tête, semblant avoir entendu un bruit et partit à fond de train, me laissant seule à mon triste sort.
¾       Isis ! Isis ! hurlai-je terrifiée.
Si mon propre animal me laissait tomber, qu’allais-je devenir bloquée en si fâcheuse posture dans le froid ?
C’est alors que je réalisais que nous étions le 14 février. Super manière de passer la Saint Valentin ! Des larmes de douleur, de peur et de rages roulèrent le long de mes joues, me piquant les yeux.

De longues minutes passèrent. J’étais épuisée à force d’essayer de me dégager du trou. Brusquement, j’entendis un bruit de course qui se rapprochait : Isis était de retour, elle ne m’avait pas abandonnée !
Je fus aussi surprise de voir qu’elle n’était pas seule : un labrador couleur chocolat gambadait à ses côtés.
¾       Ramsès ! criait une voix masculine. Au pied mon chien !
Un homme d’une trentaine d’années portant un blouson bleu marine et un bonnet de laine assorti apparut entre les arbres. Il était essoufflé d’avoir couru après son chien. Quand il m’aperçut, il stoppa net, interloqué. Puis il se précipita, tombant à genoux à mes côtés.
¾       Merde ! Qu’est-ce qu’il vous est arrivé ? me demanda-t-il dégageant la neige autour de moi. Vous êtes blessée ?
Je n’arrivai pas à répondre. J’étais fascinée par ses yeux bleus. Et la seule chose qui me venait à l’esprit était que je devais avoir une tête à faire peur.
Je devais aussi avoir l’air d’une idiote à le regarder comme ça, alors qu’il se donnait beaucoup de mal pour me sortir de là. Même les deux chiens lui venaient en aide, dégageant mon corps en creusant avec leurs pattes.
Enfin, je réagis et leur prêtais main forte dans la mesure des mes possibilités. Au bout de quelques instants, mon sauveur put passer ses bras sous mes aisselles pour me hisser hors du trou.
¾       Voilà vous êtes tirée d’affaire ! annonça-t-il. Vous avez mal quelque part ?
Je ne pus que hocher la tête en me tenant la cheville tant cette dernière était douloureuse.
¾       Vous permettez que je regarde ? Je suis médecin, rassurez vous…
Comme quoi le hasard fait bien les choses… Cédric, puisque tel était son prénom, examina ma jambe et diagnostiqua une bonne entorse. Il m’aida à rentrer chez moi et me fit un beau bandage ainsi qu’une prescription. Nous discutâmes longuement et nous découvrîmes beaucoup de points communs.
Il s’avéra que s’il s’était trouvé dans la forêt ce matin-là, c’était parce que son chien, un golden retriever qui répondait, comme je l’avais entendu, au nom de Ramsès, s’était sauvé. C’était la première fois que cet animal de six ans s’échappait. Mon beau médecin avait été obligé de lui courir après dans les bois et il l’avait retrouvé en compagnie d’Isis. Les deux chiens l’avaient alors mené jusqu’à moi.
Je proposais à mon sauveur de rester déjeuner avec moi pour le remercier. Il accepta et nous passâmes tout le reste de la journée ensemble… Et aussi le dimanche… Et toute la semaine qui suivit… Bref, j’avais enfin rencontré l’homme de ma vie !

Moi qui croyait vraiment au hasard, je ne peux aujourd’hui m’empêcher de me demander : Et s’il n’avait pas neigé ce samedi-là ? Et si le calme ne m’avait pas réveillée ? Et si je n’avais pas tant négligé ma chienne ces derniers temps que je veuille me rattraper en la promenant tout de même en forêt malgré le mauvais temps ? Et si elle ne m’avait pas caché l’une de mes bottes ? Et si Isis ne m’avait pas mené à la clairière ? Me serais-je trouvée à cet endroit à ce moment ?
Et si Ramsès n’avait pas pris la fuite ? Et s’il n’avait pas rencontré Isis dans les bois ? Et si Cédric avait réussi à rappeler son chien ? Nous serions-nous rencontrés ?


Finalement, le hasard existe-t-il vraiment ? 

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