jeudi 16 janvier 2014

Le stylo


Il y a quelques mois, mon amie, Alice Mana ( auteure des Yeux Mauves) m'avait  lancé un défi : écrire une nouvelle en intégrant deux éléments qu'elle me donnerait. Il s'agissait d'un objet et d'un lieu : un stylo dans les toilettes... Bref, super facile :-p

Voici le texte qui que j'avais rédigé pour répondre à ce pari :

Le stylo

         
        Lucie entra en courant dans les toilettes du lycée Aragon. Elle avisa un box libre et y entra. 
Sa mère, qui l’avait élevée seule, était décédée deux semaines auparavant. Après une période de deuil, elle avait dû retourner dans l’établissement dans lequel elle était inscrite en Terminale. 
Elle n’avait aucune envie de revenir. Mais elle n’avait pas le choix. Elle n’avait que dix-sept ans et la cousine éloignée de sa mère, qui était maintenant sa tutrice légale, voulait l’avoir le moins possible dans les pattes. Et tant qu’elle était scolarisée, elle toucherait les aides sociales.

     Quand elle avait passé la grille de l’établissement ce matin-là, elle s’était sentie encore plus à part que d’habitude. 
Elle s’était toujours sentie différente. Ses notes en classe étaient tout à fait correctes mais elle était incapable d’intervenir à l’oral. Dès qu’il s’agissait de parler devant ses congénères, elle devenait rouge écarlate. Les mots se bloquaient dans sa gorge. Elle bredouillait quelques syllabes et finissait par murmurer de plates excuses sous les ricanements de ses camarades. Plusieurs fois, elle avait quitté la salle de classe en courant pour se réfugier dans les toilettes. 

        Aujourd’hui, elle venait se réfugier dans le bloc sanitaire pour une autre raison. 
Le décès de sa mère était tout sauf accidentel. Elle était dépressive depuis si longtemps que Lucie ne se souvenait même plus quand cela avait commencé. 
Deux semaines auparavant, la jeune fille était rentrée du lycée pour trouver sa mère assise sur la terrasse, comme endormie. Elle avait avalé le contenu de plusieurs tubes de médicaments. Tout ce qu’elle avait pu trouver dans leur armoire à pharmacie. 
Lucie s’était assise aux pieds de sa mère et avait posé la tête sur ses genoux. Elle avait pleuré là jusqu’à la nuit tombée. Là seulement elle avait appelé les secours. 
L’histoire s’était répandue dans le lycée : elle était maintenant la fille cinglée de la folle qui s’était suicidée. 
Tout le monde l’avait suivie du regard à son arrivée. Les chuchotements s’étaient accrochés à chacun de ses pas. Partout où elle allait, elle avait l’impression que l’on parlait d’elle. 
Alors, après la récréation du matin, elle n’avait pu retourner en cours de français. Monsieur Dubois allait sûrement la coller à son retour. Mais elle s’en moquait. Elle s’était précipitée aux toilettes pour se retrouver seule un petit moment, pour souffler quelques instants. 

      Elle claqua la porte derrière elle et s’appuya sur le battant en bois. Elle se laissa glisser jusqu’à se retrouver accroupie. Là elle aperçut un objet par terre. 
Il s’agissait d’un stylo noir. Quelqu’un avait dû le laisser tomber là. Elle tendit le bras pour le ramasser. Quand elle s’en saisit, elle ressentit comme des fourmis dans la main. 
Elle le regarda sous toutes les coutures : ce n’était qu’un banal stylo bille. 
Sans savoir pourquoi, elle fit quelque chose qu’elle n’avait jamais fait auparavant : elle dessina sur la porte. 
Elle avait toujours condamné les jeunes qui dégradaient les biens des autres. Elle détestait ceux qui s’adonnaient à l’art du graffiti. 
Pourtant, à cet instant précis, elle laissait courir la pointe du stylo sur le bois de la porte sans aucun remord. Une fleur naquit sous ses traits. 
Elle recula d’un tout petit pas après avoir fini son dessin. Une rose ornait maintenant le battant du box. Elle ne savait pas ce qui lui avait pris. 

      Se produisit alors l’inconcevable : la fleur quitta le mur et se matérialisa. Lucie tendit la main et une magnifique rose rouge y tomba. Elle la contempla incrédule pendant plusieurs secondes. C’était elle qui avait fait ça ? Ou ce stylo ? 
- C’est quoi ce truc ? 
Mue par une intuition, elle essaya autre chose. Elle traça un trèfle à quatre feuilles qui se matérialisa aussitôt. 
Sans s’arrêter, elle dessina une foule d’autres objets : un noeud papillon, un livre, un verre, une assiette, un vase, etc. Elle tenta ensuite les êtres vivants en commençant par les insectes : une coccinelle, un papillon, un oiseau, un petit lapin. 
L’endroit fut vite rempli de bric et de broc. Mais Lucie ne pouvait s’arrêter. Elle était en nage. Toutefois, c’est tout juste si elle arriva à stopper son stylo. 
A bout de souffle, elle dégagea le couvercle des toilettes et s’y laissa tomber lourdement. 
- Mais qu’est-ce qu’il m’arrive ? 
Comme en écho à sa question, elle entendit un petit rire cristallin. 
La main qui tenait toujours le stylo se mit à trembler si fort que s’en était presque douloureux. Elle dût se lever pour suivre le mouvement de son bras. Sans se contrôler, elle se mit à dessiner sur le mur de droite une porte.
Lucie s’activait avec frénésie dans le petit espace confiné. La transpiration lui coulait dans les yeux. Elle était comme possédée. Ses longs cheveux noirs s’échappaient de sa queue de cheval et voletaient autour de son visage.
Quand enfin elle s’arrêta, elle recula autant qu’elle put pour considérer l’œuvre dans son ensemble. Il s’agissait d’une porte avec des moulures et un gros bouton en guise de poignée.

      Avec un petit grésillement, les couleurs apparurent : les veines du bois se dessinèrent et le bouton de porte prit une belle couleur de cuivre fraîchement astiqué.
La jeune fille hésita : devait-elle ouvrir cette porte ? Elle posa la main sur la poignée et poussa le battant.
Une odeur que Lucie assimila aussitôt à la forêt envahit les toilettes.
Eblouie par la lumière, elle avança d’un pas. Son pied se posa sur un sol souple. Plissant les paupières, elle essaya d’ouvrir les yeux pour éviter d’heurter le mur du box des WC.
A sa grande surprise, elle avait passé la porte et se trouvait maintenant dans une clairière. Elle entendait le pépiement des oiseaux.
- Mais qu’est-ce que c’est que ce truc ?
- Bienvenue au royaume des fées Lucie !
La lycéenne chercha partout d’où venait la voix quand elle aperçut un petit être, haut d’une vingtaine de centimètres qui virevoltait près de son visage. Indubitablement féminin, la minuscule personne portait sur le dos deux magnifiques ailes ressemblant à celles d’un papillon. Sa peau d’un parme irisé brillait dans la lumière du soleil. Ses grands yeux entièrement noirs et en amande la détaillaient de la tête aux pieds.
- Bon… nous v’là bien… j’ai pété un câble… murmura la jeune fille.
- Mais non Lucie, tu ne rêves pas ! Ici tout est possible. Nous avons entendu ta détresse et sommes venus à ton secours. Nous t’avons envoyé le franchisseur des mondes.
- Le quoi ?
- Ce qui t’a permis de franchir la barrière qui sépare notre monde du tien !
Lucie baissa les yeux sur le stylo qu’elle tenait toujours à la main. Il s’était transformé en une sorte de bâton lumineux rose pâle. 
Quand elle releva la tête, une myriade de créatures féeriques avaient quitté le couvert des bois : des licornes, des centaures, des elfes, des gnomes, etc. 
- Quand un être humain est au plus profond du désespoir et que plus rien ne semble le rattacher à son monde, nous lui offrons la possibilité de venir se reposer dans le nôtre… pour une heure, une journée, un mois ou même tout une vie ! Si tu acceptes de rester, le franchisseur des mondes sera envoyé à une autre personne. Sinon tu devras retourner chez toi en le laissant là où tu l’as trouvé… 
Lucie regarda encore le bâton ouvragé qu’elle tenait à la main. Qu’avait-elle à perdre ? Elle avait perdu ses parents, n’avait aucun ami et la seule famille qui lui restait la détestait. Elle contempla le monde qui s’ouvrait devant elle. Ces créatures l’avaient invitée ici parce qu’elles avaient senti sa détresse, parce qu’elles se préoccupaient de son bien-être… 
- Oui je veux rester ! 
- Sois la bienvenue chez toi ! 
Partout des acclamations de joie fusèrent. 
Lucie ne s’était jamais sentie aussi bien et aussi aimée de sa vie. Elle ne s’aperçut même pas que l’objet qui fut autrefois un simple stylo avait disparu…


******

        Alexis courrait pour échapper aux policiers. Depuis le temps qu’il vivait dans les rues de New York, il savait comment les semer. Mais aujourd’hui, il n’était pas sûr d’y arriver…
Il entra à fond de train dans la gare central. A bout de souffle, il entra dans une sorte de cagibi où les techniciens de maintenance gardaient leur matériel. Dans la pénombre, son pied roula sur quelque chose. Il se pencha et trouva un gros marqueur noir. 
Sans savoir pourquoi, alors que la situation ne s’y prêtait absolument pas, il se mit à dessiner par terre. 
Au bout de quelques instants, le jeune SDF de vingt ans se redressa le dos douloureux et contempla son œuvre : une porte de prison. A sa grande stupéfaction, le dessin se transforma en réelle porte. 

        Avec un cliquetis, elle s’ouvrit….







Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire