jeudi 9 janvier 2014

Hôtel Thanatos

Il fait gris et froid alors c'est le moment pour moi de publier à nouveau la nouvelle que j'avais écrite pour Halloween. Bonne lecture ! 



Hôtel Thanatos

                Alex était perdu. Cela faisait des heures qu’il cherchait le chemin de randonnée pour redescendre de cette foutue montagne. Quelle idée il avait eu de se lancer dans cette excursion tout seul !
Ce matin, à son réveil, il s’était dit qu’il ferait bien une petite balade, à la fraiche. Sous la douche, l’envie d’une simple promenade s’était muée en besoin de dépense physique au grand air. Quitte à chausser ses grosses chaussures de marche autant que ce soit pour plus d’une heure. Il avait préparé son sac avec un pique-nique léger pour le repas du midi. Il ressentait la fébrilité et l’excitation qui l’animaient la veille d’une compétition. Cela faisait plus d’un mois qu’il n’avait pas fait de course, trêve estivale oblige, alors il était en manque de défi. Le mont Merclès[1] s’était imposé comme une évidence.
A cet instant précis, cela ne lui semblait plus être une aussi bonne idée.
Il avait gravi jusqu’au sommet en empruntant le piste de randonnée GR 27. Une fois arrivé en haut, il s’était abîmé dans la contemplation de la vallée. Le spectacle était splendide ! Une vraie vue de carte postale. Puis il s’était éloigné des sentiers battus. Il avait envie de découvrir la nature sans trace d’intervention humaine.
Il avait pris son repas frugal, à l’abri d’un arbre, assis sur un gros rocher. Puis il s’était longuement promené dans les bois qui couvraient le flanc de la montagne. Il avait ainsi pu observer des oiseaux et d’autres animaux qu’on ne pouvait pas voir en restant sur le GR 27.
Lorsqu’il avait été temps de retrouver la civilisation, il avait voulu rejoindre le chemin. Il avait tourné pendant des heures sans succès. C’était pourtant un randonneur aguerri… Mais il avait oublié sa boussole et, sans elle… La panique avait commencé à le gagner quand il s’était aperçu que le jour déclinait. Il avait même essayé d’appeler à l’aide mais personne n’était venu. Il avait donc continué de marcher dans le sens qui lui paraissait aller en descendant.
La nuit commençait à s’approprier les bois. Il fallait qu’il trouve un endroit où s’abriter pour la nuit, puisqu’il fallait se rendre à l’évidence : il ne pourrait retrouver son chemin maintenant. Heureusement, il emmenait toujours une couverture de survie quand il partait en randonnée… Pour se nourrir, il trouverait bien quelques fruits…
Alors qu’il avait perdu tout espoir de rejoindre le GR 27, une immense masse sombre se dressa devant lui. Il s’agissait de toute évidence d’une habitation. Soulagé, il en fit le tour : si les habitants ne pouvaient ou ne voulaient pas l’héberger, ils pourraient au moins lui indiquer comment redescendre de ce fichu mont.
En atteignant l’entrée, il découvrit que ce n’était pas une habitation particulière. Sur la façade était accroché un grand panneau défraîchi qui annonçait : « Hôtel Thanatos ».
-        Quel nom étrange pour un hôtel ! murmura Alex.
Une petite lampe éclairait chichement le porche. Le randonneur pensa dans un premier temps que l’endroit était à l’abandon quand une lumière éclaira l’une des fenêtres. Il grimpa les trois marches qui le séparaient de la porte et se décida à frapper. Le silence fut suivi de bruit de pas traînants. Enfin, une clé tourna dans la serrure et le battant s’ouvrit. Une vieille femme, toute vêtue de noir, se tenait sur le pas de la porte. Elle le fixait de ses yeux sans expression.
-       -  Euh… excusez-moi, Madame. Avez-vous encore des chambres de libre ?
-       -  Mais bien sûr jeune homme, répondit-elle avec un sourire qui glaça le sang d’Alex. Entrez donc !
Le jeune homme passa donc devant l’hôtesse en se disant qu’il ne resterait que le temps nécessaire dans cet endroit et pas une minute de plus. Et ce qu’il découvrit en entrant dans l’établissement confirma son premier sentiment. Il se trouvait dans un petit hall de style baroque vieillissant. Au fond de la pièce, se trouvait le comptoir de la réception, qui ne devait pas avoir vu de chiffon depuis des décennies. Sur la droite montait un massif escalier de bois aux rampes ouvragées. Il se séparait en deux à mi-chemin et chaque nouvelle volée de marches desservait les chambres en mezzanine à l’étage.
-              -  Bienvenue à l’hôtel Thanatos, Monsieur. Vous voyagez seul ? Vous avez des bagages ?
-            -    Euh… oui, je suis seul. Et je n’ai que mon sac à dos… A vrai dire, je me suis perdu en redescendant de la montagne. Je n’avais pas vraiment prévu de dormir ici ce soir…
-                -  Eh bien, j’espère que vous apprécierez votre séjour chez nous.
A petits pas traînants, la tenancière se dirigea derrière le comptoir pour chercher la clef de sa chambre. Alex nota que tous les trousseaux étaient accrochés sur le tableau : l’hôtel n’accueillerait donc que lui pour seul client cette nuit ! Sans savoir pourquoi, il se sentit mal à l’aise à cette idée.
-                - Voilà Monsieur, la clef de la chambre numéro treize. La nuit est à cinquante francs et nous demandons le règlement d’avance.
-                  - Cinquante euros, vous voulez dire ? rectifia Alex.
-                   - Oui, oui sans doute, marmonna la vieille femme. Si vous voulez bien me suivre…
Elle l’emmena au premier étage de l’hôtel et s’arrêta devant une porte ornée d’un chiffre treize gravé sur le battant.
-           - Voilà Monsieur, dit la patronne en lui tendant les clefs. Je vous souhaite la bonne nuit. J’espère que vous ne serez pas trop dérangé.
-             -  Hein ?
Son interlocutrice ne répondit pas et prit le chemin du rez-de-chaussée. Dépité, le jeune homme glissa la clef dans la serrure et entra dans la chambre.
La pièce était assez spacieuse mais sentait le renfermé. Le lit, au couvre-lit fleuri, était installé face à la porte, une table de chevet de chaque côté. La haute fenêtre donnait sur la forêt. L’occupant de la chambre disposait d’une armoire pour ranger ses affaires. Une petite salle de bain s’ouvrait à sa droite, avec une baignoire à l’ancienne. Le tout donnait une impression négligée, comme si les lieux n’avaient pas été occupés depuis longtemps.
L’estomac d’Alex gronda, lui rappelant qu’il n’avait rien mangé depuis le midi. Il aurait dû demander à l’hôtesse s’il y avait un service de restauration et s’ils servaient encore à cette heure tardive. Il posa son sac et se dirigea vers la table de nuit où il aurait dû y avoir un poste téléphonique pour joindre l’accueil. Il n’y en avait pas… Le jeune homme était perplexe. Cet hôtel était décidemment d’un autre âge. Il soupira et allait redescendre à la réception quand il aperçut un long cordon qui pendait à côté de la tête de lit. Intrigué, il tira dessus. Au loin, résonna le tintement aigre d’une sonnette. Etait-ce là le moyen de communiquer avec la tenancière de l’établissement ? Assurément oui car, à peine quelques secondes plus tard, il entendit le pas traînant de la vieille femme emprunter le couloir vers sa chambre. Deux coups secs furent frappés à sa porte :
-        Monsieur a sonné ?
Alex ouvrit la porte.
-        Euh… oui… excusez-moi de vous déranger… Je voulais savoir si vous serviez des repas…
-        Bien sûr, Monsieur. En revanche, étant donné l’heure tardive, vous voudrez bien comprendre que je ne puis vous proposer une multitude de plats. Ce sera donc le plat du jour.
-        Bien… je comprends évidemment.
-        Vous serez servi dans la salle de repas dans un quart d’heure.
-        Très bien !
Tout heureux de pouvoir se restaurer, Alex ne prit même pas la peine de demander en quoi consistait le plat du jour.
Il mit déjà un certain temps à trouver la salle de restaurant, celle-ci n’étant pas éclairée et située au bout d’un couloir sous l’escalier. Il découvrit l’interrupteur et s’installa à la seule table où les couverts avaient été dressés. Un peu inquiet, il attendit qu’on veuille bien le servir.
L’hôtelière ne le fit pas patienter trop longtemps. A peine avait-il déplié sa serviette qu’elle lui amena une assiette fumante. Son estomac gronda de plus belle. Mais son appétit fut vite freiné quand le fumet du plat lui parvint aux narines. L’odeur était indéfinissable : entre vieilles chaussettes et choux pourris. Et du chou, il y en avait ! Le plat du jour consistait en un écrasé de cervelle de veaux et un mélange de choux.
Alex savait qu’il n’y avait que cela à manger et il mourrait de faim. Il se fit donc violence pour avaler au moins les légumes. Le goût était immonde. Il n’était déjà pas très friand de ce crucifère mais sa cuisson ne rendait pas les choses faciles. Et que dire de la cervelle… Si le randonneur et le voyageur qu’il était n’était pas contre la nouveauté, manger le cerveau à peine cuit d’un animal ne faisait pas partie des expériences qu’il avait envie de tenter.
La restauratrice revint au bout d’une quinzaine de minutes et, voyant qu’il avait repoussé son assiette, conclut qu’il avait terminé. Elle débarrassa avec une moue indignée quand elle nota qu’il n’avait pas terminé son plat.
-        Un dessert, Monsieur ? Comme pour le plat, nous n’avons qu’un seul choix : gâteau de riz au lait.
Alex hésita. Néanmoins, il avait encore très faim… Il accepta donc.
Le gâteau, lui non plus, n’était pas assez cuit. Et il rappela désagréablement au jeune homme, le plat qu’il venait de manger. Il réussit toutefois à le finir, se forçant à ne pas penser à ce que cela lui évoquait.
Son hôtesse lui proposa un café qu’il refusa poliment, préférant monter dans sa chambre pour enfin prendre un repos bien mérité.

*****

                Les draps le grattaient. De temps à autre, une branche, agitée par le vent, venait frapper la fenêtre de sa chambre. Le goutte-à-goutte du robinet de la baignoire qui fuyait allait le rendre dingue. Lui qui était si fatigué, n’arrivait pas à trouver le sommeil… Il se sentait oppressé et inquiet. Pour un peu, il aurait préféré dormir à la belle étoile…
Soudain, un grand fracas le fit sursauter. Alex s’attendit presque à entendre quelqu’un crier tant il était persuadé qu’on était tombé dans l’escalier. Le cœur battant, il suspendit sa respiration et tendit l’oreille. Il n’y avait pas un bruit dans l’hôtel. Finalement, il avait peut-être rêvé…
Il allait se réinstaller confortablement quand un nouveau bruit de chute retentit. Il se redressa brutalement. Cette fois, il était sûr de ce qu’il avait entendu. Il se leva en catastrophe, manquant de tomber sur la carpette miteuse. Il se précipita à la porte.
Alors qu’il allait ouvrir, il s’arrêta net. Qu’était-il en train de faire ? Apparaître en caleçon dans le couloir parce qu’il avait entendu un bruit étrange ? Non mais vraiment, cet endroit bizarre lui montait à la tête.
Il fit demi-tour et reprit le chemin du lit. Un cri strident lui glaça le sang. Mais bon sang, que se passait-il ici ?
Il enfila son pantalon, son tee-shirt et ses chaussures. Puis, sur la pointe des pieds, il sortit de sa chambre. La sueur lui coulait le long du dos. Il était terrifié mais, si quelqu’un était mal pris, il devait lui porter secours. Peut-être son hôtesse avait-elle chutée dans la cuisine ou l’escalier… Peut-être était-elle gravement blessée…
Le couloir lui parut deux fois plus long que quelques heures plus tôt. Des ombres menaçantes grimpaient sur les murs. Le sang lui battait aux tempes. Le plancher craqua sous ses pas. Il s’arrêta, haletant.
Quand il arriva en haut de l’escalier, il se demanda si tout cela n’était en définitive pas le fruit de son imagination. Dans le hall, tout semblait calme. Les lumières étaient éteintes. Seule une petite veilleuse éclairait chichement la réception. Se traitant d’imbécile, il fit demi-tour. Un nouveau hurlement monta des cuisines.
-                    -  Mais c’est pas vrai ! Quelqu’un se fait égorger ou quoi !
Il dévala les escaliers. Arrivé en bas, toutes les lumières s’allumèrent toutes seules. Ebloui, il resta quelques instants planté dans l’entrée de l’hôtel. Quand ses yeux se furent enfin adaptés, ce fut pour contempler une vision d’horreur. Un corps était pendu là, au grand lustre du hall. Affolé, il détourna le regard. Quand il eut enfin le courage d’ouvrir à nouveau les paupières, le cadavre avait disparu et les lumières étaient de nouveau éteintes.
-                 -   Je deviens barge, ma parole ! Allez, ça suffit ! C’est le manque de sommeil qui me fait disjoncter…
Lentement, il remonta l’escalier. Il sentait déjà le sommeil alourdir ses paupières. Il regagna sa chambre et claqua la porte derrière lui. Il poussa un profond soupir.
Dans la salle de bain, le robinet laissait toujours échapper une goutte à intervalles réguliers. Alex allait pour essayer de juguler la fuite quand le bruit l’interpella. Les gouttes ne tombaient pas sur la faïence de la baignoire mais dans de l’eau. Se pouvait-il, qu’en plus de fuir, la baignoire soit bouchée ? Il devait vérifier, il n’avait pas vraiment envie de se réveiller les pieds dans l’eau demain matin !
-        La soirée de merdre ! maugréa le jeune homme.
La baignoire était remplie. Les yeux d’Alex se fixèrent sur la goutte brillante qui pendait au robinet. Elle s’allongea, s’étira et finit par se détacher. Il suivit sa chute jusqu’à la surface lisse qu’elle troubla de quelques vaguelettes concentriques.
Alex s’approcha doucement. L’eau était vaguement rosée. Sous la surface, une femme le regardait de ses yeux morts. Il recula brutalement et se cogna le dos au lavabo.
-                  -  Bordel !
Tremblant de tous ses membres, il se dirigea au ralenti vers la baignoire. Elle était vide : ni eau, ni cadavre.
-        Bon allez, ça suffit ! Je me tire d’ici !
Il récupéra son sac à dos et sortit à nouveau de la chambre. Il fut accueilli dans le couloir par un nouveau hurlement hystérique provenant du rez-de-chaussée. Il ne pouvait pas laisser la vieille femme en difficulté. Si tant est que ce ne soit pas encore son esprit embrumé qui lui jouait des tours…
Voulant en avoir le cœur net, il regagna le hall et contourna le massif escalier en direction des cuisines d’où semblaient venir les cris. Alors qu’il longeait le mur, celui-ci se déforma. On aurait cru qu’il était en toile et que des corps se pressaient contre le tissu. Un violent courant d’air fit claquer les portes.
-                    -   Oh putain ! Oh putain !
Le phénomène s’arrêta. Après tout ce mur n’était qu’un mur… un mur décrépi mais un simple mur…
Les appliques, accrochées à la cloison tout le long du couloir, s’allumèrent les unes après les autres. La lumière devint de plus en plus forte, trop violente pour qu’Alex puisse garder les yeux ouverts. Alors qu’un nouveau cri résonnait dans la cuisine, les ampoules explosèrent dans une gerbe d’étincelles.
-        Mais qu’est-ce qu’il se passe ici, bordel ? hurla le jeune homme.
De nouveau, seul le silence lui répondit. Il était tétanisé, tenaillé entre l’envie d’en finir avec ce cauchemar et la peur de découvrir d’autres choses horribles. Mais ce n’était pas le genre d’homme à renoncer. Il inspira un grand coup et reprit sa lente ascension dans le corridor. Devant la porte de la salle de repas, il se demanda s’il ne ferait pas mieux de quitter cet endroit.
-        Mais bien sûr ! Tu vas aller t’aventurer en pleine nuit dans la montagne ! murmura-t-il pour lui-même. Très intelligent !
En fait, son esprit cartésien ne cessait de penser qu’il y avait forcément une explication rationnelle à tous ces phénomènes. Une surtension électrique pour la lumière. Des effets d’optique pour les murs. Et peut-être le vent sur la vieille charpente pour les cris…
Il poussa doucement la porte battante, qui grinça sur ses gonds. Ce n’était plus la salle de restaurant dans laquelle il avait déjeuné. C’était une salle de bal style dix-neuvième siècle avec des chandelles et des nappes blanches sur les tables. Des couples en smoking et robes du soir y étaient installés. Un ensemble à cordes jouait une valse dans un coin de la pièce. Une femme tourna la tête vers lui. Il remarqua avec horreur qu’elle avait la moitié du visage brûlé, comme fondu. Un trou rond perçait sa tempe. Elle lui sourit et il put voir les muscles de ses mâchoires saillir.
Toujours sur le pas de la porte, il laissa le battant se refermer, lui masquant la vision cauchemardesque.
Que devait-il faire ? Son cerveau refusait de fonctionner logiquement. Son instinct de survie lui commandait de prendre ses jambes à son cou mais sa curiosité voulait savoir ce qui se tramait dans cet endroit.
Ce fut cette dernière qui l’emporta. Il poussa à nouveau la porte. La salle de restaurant était telle qu’il l’avait vue au moment d’y dîner : vieillotte et défraîchie. Il la traversa en toute hâte pour atteindre ce qu’il pensait être les cuisines. Quand il y entra, il fut d’abord aveuglé par une violente lumière blanche. Il trébucha et se cogna la tête, perdant connaissance quelques secondes.

****

Quand il se réveilla, il était couché sur une surface dure dans l’obscurité. Il essaya de se relever, sans y parvenir, car une main à la poigne de fer appuyait sur sa poitrine pour l’empêcher de se redresser.
-        Quésss qui s’passe ? marmonna-t-il encore embrumé par sa chute.
Il porta la main à son front et l’en retira légèrement gluante. Il devait saigner…
Il releva la tête, bien déterminé à voir qui voulait qu’il reste immobile. Dans un premier temps, il ne fut pas très sûr de ce qu’il voyait. Après tout, il s’était payé un grand frisson dans cette espèce de maison hantée et il venait de se taper la tête sur un meuble. Il avait de quoi douter de ses facultés.
Une grande forme noire drapée dans une sorte de suaire se tenait debout à côté de la table de la cuisine sur laquelle il était allongé. Dans sa main gauche, elle tenait une faux et dans la droite, ce qui ressemblait à un bidon d’essence.
-        Es-tu prêt pour l’autre monde ? grinça-t-elle.
-        Hein ? ne put qu’ânonner Alex.
-        Je te demande si tu es prêt à passer de l’autre côté.
-        Je n’ai rien demandé, moi ! Putain, c’est quoi ce cauchemar ? Je vais me réveiller dans mon lit. Je vais me réveiller dans mon lit, répéta-t-il en fermant les yeuxsi fort qu’il en voyait des étoiles.
La pression sur sa poitrine se relâcha et il put enfin s’assoir. Mais il se retrouva ainsi à moins de trente centimètres de la monstrueuse silhouette. Il pivota sur ses fesses et descendit de la table dans une piètre cascade. Alors qu’il s’apprêtait à rejoindre la porte, il vit ce sur quoi il avait trébuché quelques instants plus tôt : le cadavre d’un homme portant une toque. Il dégageait une forte odeur d’amande amère. La tête du cuisinier pivota vers lui en grinçant.
-        Je n’en pouvais plus de servir toujours le même plat tous les soirs… Et Alice qui m’avait quitté…
Alex était pétrifié. Il savait que la mort était juste derrière lui. Il secoua la tête : non, il n’était pas question qu’il se laisse aller. Il prit alors ses jambes à son cou.
Dans le hall, la lumière était à nouveau allumée. Un homme se tenait debout, en équilibre sur la rambarde de l’escalier. Une lourde corde pendait à son cou et était nouée à la rampe. Avec un regard résigné en direction d’Alex, il se laissa tomber dans le vide.
-        Nooooonnnn ! rugit le jeune randonneur.
Il se précipita pour essayer de secourir le suicidé.
-        C’est trop tard pour moi, l’ami ! Je suis mort depuis bien trop longtemps, annonça le mort d’une voix caverneuse.
Alex hurla de terreur et prit la fuite. Il se heurta à la tenancière de l’hôtel qui lui bloquait l’accès à la porte.
-        Un problème, Monsieur ?
-        Il ne faut pas rester ici ! brailla Alex. Je ne sais pas ce qu’il se passe, mais… ce n’est pas normal…
-        Je ne comprends pas, Monsieur. L’endroit est parfois un peu bruyant. Mais nos clients sont en général satisfaits de leur séjour…
-        Laissez-moi passer, s’écria le jeune homme voyant que la vieille femme ne comprenait pas ce dont il avait été témoin cette nuit. Je me tire !
Il se retrouva, sans vraiment savoir comment, sur le perron de l’hôtel.
Au bout de dix minutes de course effrénée dans la pénombre, il s’arrêta pour reprendre son souffle. Il se retourna en direction de l’hôtel. Il n’arrivait pas à le distinguer à travers les arbres mais il sentait encore son ombre maléfique sur lui.
Frissonnant, il prit la direction de la civilisation.

****

                Alex marcha encore une bonne heure avant d’arriver en vue du premier village. Dans l’aube grise, il n’y avait pas âme qui vive. Il aperçut néanmoins un vieux berger muni de sa canne, qui prenait le chemin de la montagne, sans doute pour rejoindre les pâturages.
-        Holà mon ami ! Vous descendez du Mont à cette heure-ci ? Vous avez passé la nuit au grand air ? demanda-t-il rigolard, pensant sans doute avoir affaire à un randonneur du dimanche.
-        Pas vraiment non… J’aurais préféré… Dites, vous savez où je pourrais passer un appel urgent.
Le vieil homme haussa un sourcil.
-        Un  problème ?
-        Je crois que j’ai assisté à un meurtre…
-        Un quoi ? Oh Bonne Mère ! Mais où donc ?
-        A l’hôtel Thanatos.
Le berger se renfrogna.
-        C’est pas beau de se moquer Monsieur !
-        Mais je n’ai nullement envie de plaisanter ! Si vous saviez ce que j’ai vu là-haut !
-        Cet hôtel est fermé depuis plus de quatre-vingt-dix ans ! C’est une ruine ! Il ne reste plus que des pierres.
-        Mais non ! Vous devez confondre ! J’y ai loué une chambre !
-        L’endroit est abandonné depuis que le propriétaire s’est pendu !
-        Que… Que…
-        Je vous dis que l’hôtel est fermé depuis des décennies ! Vous êtes sourd ou quoi ? Il y a eu plusieurs suicides. Si bien que l’hôtel était devenu une attraction… Le propriétaire ne l’a pas supporté… Il s’en pendu dans le hall. Sa femme a essayé de continuer sans lui mais elle a fait faillite dans l’année…
-        Mais non, vous devez vous tromper…
-        Très bien. Si vous voulez me faire une mauvaise plaisanterie, nous allons vérifier ensemble. S’il y a un mort, il ne va pas se sauver de toute façon…

****
                Devant le tas de gravats sur lequel la végétation commençait à reprendre ses droits, Alex dut se rendre à l’évidence : tout ce qu’il avait vécu cette nuit ne pouvait pas avoir existé.
Avisant l’enseigne de l’hôtel qui dépassait des pierres, il ne put que se demander : mais que s’était-il réellement passé ?





[1] Les lieux cités sont fictifs

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire