mardi 3 juin 2014

Réveillez-vous !

            Chloé se réveilla en ce samedi matin avec une étrange sensation de déjà-vu.
Elle se leva et prit son petit déjeuner avec ses parents et son frère, comme d’habitude. Alors qu’elle beurrait sa tartine de pain grillé, son cadet se leva pour réchauffer son bol de lait au four micro-ondes.
-        -  Attention, tu vas renverser ton chocolat, marmonna Chloé.
-        -  Hein ? demanda Arthur.
Il trébucha et le bol lui échappa des mains pour se briser sur le carrelage de la cuisine.
Comment avait-elle su qu’il allait faire tomber sa boisson ? L’aurait-il fait tomber si elle n’avait rien dit ?
Le regard étonné d’Arthur passa de la flaque de liquide chaud à sa sœur.
Leurs parents ne s’attardèrent pas sur l’incident. En effet, le portable de Chloé, caché dans la poche de son peignoir, venait d’émettre le petit sifflement caractéristique de la réception d’un texto.
-        On avait dit pas de portable à table ! gronda son père.
-        -  J’ai fini de toute façon, répondit la jeune fille en se levant et débarrassant sa place.


Alors qu’elle montait l’escalier menant à sa chambre, elle consulta son téléphone. Le numéro de l’expéditeur n’était pas dans son répertoire. Intriguée, elle ouvrit le message. Rien… Une page noire… Sans plus attendre, elle l’effaça.
Une fois dans sa chambre, elle alluma l’ordinateur. Puis, elle se dirigea dans la salle de bains attenante pour prendre sa douche. Quand elle revint à son bureau, le PC était allumé. L’îcone de sa messagerie indiquait qu’elle avait un nouveau message. Elle s’assit et ouvrit le programme. Elle ne connaissait pas l’adresse mail, composée d’une série de chiffres et de lettres. L’objet du message était on-ne-peut-plus étrange : « si vous lisez ce message… ». Quand elle l’ouvrit, après mûre réflexion, elle n’eut qu’une page entièrement noire, comme pour le texto…
Chloé fronça les sourcils. Bizarre… Un autre mail arriva dans sa boîte de réception, détournant son attention de la communication énigmatique. Son amie Emilie lui proposait d’aller au cinéma, en fin d’après-midi. Elle venait d’avoir le permis et elle voulait étrenner sa voiture neuve.  Chloé répondit positivement à l’invitation avant de fermer sa boîte mail.

                Elle allait commencer la dissertation de philosophie sur laquelle elle avait prévu de plancher jusqu’au déjeuner quand la sonnerie de notification de son téléphone retentit. Sans savoir pourquoi, elle frissonna. Peut-être était-ce dû au contact de ses longs cheveux blonds encore humides dans son dos ?
Son malaise s’accentua quand elle vit que l’expéditeur du texto était le même que quelques instants plus tôt. Fébrile, elle ouvrit le message. Cette fois, sur le fond noir, quelques mots épars se dessinaient :


  
Mais qu’est-ce que c’était ? Un message codé ? Un spam ? Elle appuya rageusement sur « supprimer ». Elle avait autre chose à faire que rentrer dans le jeu d’un quelconque idiot désireux de se payer sa tête.

            A la fin de la matinée, elle s’étira : elle avait terminé le brouillon de sa dissertation. Une bonne chose de faite ! Elle regarda sa montre : midi ! Peut-être sa mère avait-elle besoin d’aide pour la préparation du repas ?
Elle fut surprise par le silence qui régnait au rez-de-chaussée quand elle descendit l’escalier. Son étonnement grandit quand elle comprit qu’elle était seule dans la maison. Elle appela, mais personne ne répondit. Elle se laissa tomber sur le canapé avec un soupir de mécontentement : ils auraient dû prévenir qu’ils sortaient ! Ils étaient sans doute partis faire des courses et n’avaient pas voulu la déranger pendant qu’elle travaillait.
Elle se saisit de la télécommande et alluma le poste pour tomber sur une émission de télé-réalité. Un médecin, le bas du visage caché par un masque, était penché sur un patient. Tel que c’était filmé, on avait l’impression de voir à travers les yeux de celui qui était couché sur la table d’opération. Chloé zappa très rapidement : elle détestait ces programmes voyeuristes. Elle fit défiler les chaînes et trouva une série policière qu’elle aimait beaucoup.
Soudain, l’image se figea puis devint noire. Comme sur l’écran d’ordinateur, quelques heures plus tôt, un étrange message apparut :



Effrayé, Chloé jeta la télécommande sur la table basse et la télévision s’éteignit.
-          - Mais qu’est-ce que c’est que ce truc ??!
Elle soupira encore… Elle était si fatiguée avec le bac qui approchait qu’elle avait sans doute des hallucinations.
Une crampe lui tordit le ventre. La faim sans doute… Elle se leva et se confectionna un sandwich avec ce qu’elle trouva dans le frigo. Au passage, elle attrapa le tas de magazines que sa mère conservait sur le comptoir de la cuisine. Au moins, avec les potins, elle ne risquait rien de plus qu’un ennui mortel. Elle s’affala à nouveau sur le sofa, posa son frugal repas sur la table basse avant de se lancer dans la lecture des dernières nouvelles des peoples.

            Elle dût s’endormir car elle rêva qu’elle était dans le noir total. Elle entendait autour d’elle des voix lontaines :
-       -   Elle ne réagit pas…
-        -  Peut-être lui faut-il un peu plus de temps…
-        -  Le dispositif ne tiendra pas plus de quatre heures…
Chloé essayait de parler, de demander ce qu’il se passait. Mais ses lèvres étaient scellées, aucun son ne sortait. Bientôt, elle ressentit une vive douleur dans la poitrine. Le souffle lui manqua. Elle se débattit dans ce corps qui ne voulait pas bouger.
Puis, elle se réveilla enfin. Elle était tombée du canapé sur lequel elle s’était assoupie. Elle regarda sa montre et pesta : Emilie arrivait dans moins d’un quart d’heure et elle n’était pas prête.
Elle se leva maladroitement, endolorie par sa chute sur le carrelage, et courut se préparer.

            Dans la petite voiture rouge de son amie, Chloé n’était pas très à l’aise. La sensation de déjà-vu qui la poursuivait depuis ce matin lui nouait les entrailles. L’impression était de plus en plus forte.
Au volant, Emilie n’arrêtait pas de parler, ne semblant pas voir le malaise de sa passagère.
-         - Et là, il me dit : je ne t’ai jamais rien demandé ! Non mais le culot de ce type ! Tu te rends compte !
-        -  Euh, je me rends surtout compte que tu ne regardes pas devant toi…
-        - T’inquiète, je gère !
Au même moment, la sonnerie de notification du portable de Chloé retentit. Elle sortit le téléphone de son sac : toujours le même expéditeur. Elle ne voulait pas ouvrir ce message. Pourtant, une petite voix lui disait qu’elle devait le faire, que c’était important.
Sourde au bavardage de sa copine, le doigt tremblant, elle cliqua sur l’icône de l’enveloppe :


 Au même moment, elle fut projetée en avant, la ceinture de sécurité lui rentra douloureusement dans la poitrine. La voiture se mit à déraper dans un hurlement de freins et Chloé vit avec horreur un énorme camion se précipiter vers eux du côté conducteur.
En une fraction de seconde, elle comprit ce qui s’était produit : Emilie avait grillé le feu rouge et le chauffeur de l’autre véhicule ne pouvait pas freiner. Elles allaient avoir un accident. Elles allaient être broyées dans le métal de la carcasse de la voiture. Elles… Elles…
Dans un silence irréel, la voiture s’immobilisa. Le camion avait réussi à stopper à quelques centimètres de la portière d’Emilie. Cette dernière, inconsciente de la chance qu’elle avait eu, hurla à l’attention du routier :
 - Tu pouvais pas faire gaffe, connard !
Puis elle redémarra en trombe.
Chloé était tétanisée. Tout son corps lui faisait mal. Elle baissa les yeux sur ses mains pour constater qu’elles étaient couvertes de sang. Elle cligna des yeux et le sang disparut.
La bile lui monta dans la bouche. 
 -  Non mais quel abruti ! Je suis passée à l’orange, il n’avait pas à avancer !
 - Je crois que tu es passée au rouge Emilie… murmura Chloé.
 - Meeuuhhh non ! Tu as rêvé ! En tout cas…
Et la jeune fille reprit son bavardage insouciant.
Chloé avait l’impression de manquer d’air. Elle entendait une sirène au loin alors qu’il n’y avait ni pompier, ni ambulance en vue. Elle entrouvrit la fenêtre mais ce ne fut que lorsque la voiture s’immobilisa sur le parking du cinéma qu’elle put enfin respirer correctement.

Après avoir pris leurs billets, les deux jeunes filles s’installèrent dans la salle de projection. Chloé se sentait maintenant différente. Si toute la journée, elle avait eu une sensation de déjà-vu, elle avait maintenant l’impression de subir tout ce qui se passait autour d’elle. Elle ne se sentait plus actrice de sa propre vie.
Ses oreilles bourdonnaient et elle entendait des voix lointaines, comme l’écho d’une soirée trop bruyante.
Le film démarra et elle essaya de se concentrer dessus. Soudain, les images se figèrent. Chloé eut un hoquet de terreur : sur le grand écran, le curieux message qui la poursuivait depuis le matin, apparut enfin en totalité.   


La jeune fille regarda autour d’elle, paniquée. Emilie et les autres spectateurs continuaient de regarder le film, comme si de rien n’était. Ils riaient d’une scène apparemment comique. Etait-elle donc la seule à voir le message ? Elle eut envie de hurler.
-         - Chloé ! cria quelqu’un au loin.
La jeune fille secoua la tête, elle se sentait maintenant étrange, comme flottant au-dessus de son propre corps.
-       -   Chloé, si vous nous entendez, ouvrez les yeux !
Le message sur l’écran de cinéma clignotait. Ses grandes lettres blanches se détachaient du fond noir et brûlaient sa rétine. Elle ferma les yeux, éblouie.

Quand elle ouvrit, elle n’était plus dans la salle de cinéma mais allongée sur un lit. Elle comprit aussitôt qu’elle n’avait pas échappé à l’accident de voiture. Pire, il avait eu lieu dix ans plus tôt et, depuis, elle était clouée sur un lit d’hôpital.
Un médecin, le bas du visage masqué, était penché sur elle et ses yeux rieurs semblaient indiquer qu’il lui souriait.

-       -  Bienvenue parmi nous, la Belle au Bois dormant ! 

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