vendredi 25 juillet 2014

Souvenir....



       La neige crissait sous ses chaussures. 
Sumi tenait fermement le manche du parapluie qui la protégeait de l’averse cotonneuse. Elle sourit en pensant qu’elle devait être la seule tache de couleur dans cet environnement immaculé. 
Elle traversait le parc, comme elle faisait tous les jours avant et après son travail. Elle aimait cet endroit, une bulle de nature dans Tokyo. En cette saison, les fleurs des Sakura avaient déserté leurs branches. Mais Sumi savait que, dès le printemps, les cerisiers seraient à nouveau couverts de pétales roses et blancs.
Comme tous les Japonais, elle connaissait le fait que les pilotes peignaient ces fleurs sur les flancs de leurs avions avant de partir pour une mission suicide. Ce symbole de la nature éphémère était très présent dans la culture nippone. 
Pourquoi pensait-elle à cela aujourd’hui ? Elle n’en savait rien… Mais cette image fit renaître en elle un douloureux souvenir. 


     Il y a un peu plus d’un an, elle s’était rendue à Jukai, au pied du mont Fuji. Elle avait emporté avec elle deux choses : un lot de vingt et un rubans de soie rouge, un pour chaque année de sa vie, et une boîte de somnifères. 


Fermement décidée, elle avait empruntée le chemin chaotique qui s’enfonçait entre les arbres. Une de ses amies lui avait parlé de la légende de Jukai. Cette forêt poussait sur une couche de lave qui s’était formée suite aux éruptions successives du Mont Fuji. Selon elle, c’était le repère de tous les suicidaires. 
Les nombreux arbres et leurs racines qui formaient un véritable piège empêchaient en effet aux secouristes de retrouver les dépressifs avant l’issue fatale. 
Alors, Sumi avait décidé de rejoindre le flot des âmes désespérées qui échouaient à Jukai. Sa propre vie était devenue insupportable : trop de pression, pas assez de liberté. Ses parents l’étouffaient. Ils voulaient absolument qu’elle devienne ingénieure alors qu’elle n’aspirait qu’à une vie d’artiste. Elle voulait vivre de sa peinture et non pas travailler sur ordinateur en permanence. Mais ici, on ne contredisait pas facilement ses géniteurs !

      Elle leur avait laissé une toile dans sa chambre, où son mal-être était symbolisé par des grandes ombres qui l’oppressaient. Elle espérait qu’ils comprendraient le message.




De temps en temps, elle accrochait un ruban rouge à une branche ou un tronc. Ce n’était pas pour retrouver son chemin, mais plutôt pour qu’on retrouve son corps. Elle savait que des gardes forestiers parcouraient la mer d’arbres pour repérer les suicidaires. Elle espérait qu’ils ne la trouveraient qu’une fois qu’elle aurait accompli ce qu’elle avait à faire. 
Sumi soufflait sous l’effort. S’enfoncer le plus loin possible dans la forêt lui paraissait maintenant plus difficile que ce qu’elle n’avait envisagé. Mais c’était le prix à payer pour avoir une mort paisible. 

       Les heures passaient et elle n’arrivait pas à trouver l’endroit qui conviendrait. Elle voulait un lieu qui lui ressemblait. Elle avait fait demi-tour à plusieurs reprises, reprenant les rubans qu’elle avait précédemment déposé, pour créer un nouveau parcours. 
En raison de la densité du feuillage, les rayons du soleil ne parvenait pas jusqu’au sol. A certains endroits, Sumi évoluait dans la pénombre. Le nez en l’air, elle ne vit pas que le sol, qui paraissait plat et solide, ne se trouvait réellement que bien plus bas, sous un épais tapis de racines et de feuilles. Elle se prit les pieds dans une grosse racine qui lui barrait le chemin et s’étala de tout son long au pied d’un arbre. 




La tension qu’elle ressentait depuis qu’elle avait pris sa décision retomba d’un coup libérant des torrents de larmes. Les quelques rubans restants formaient un curieux dessin par terre, emmêlés avec la lourde corde de chanvre. 
A genoux, les deux mains dans la terre noire et grasse de la forêt, Sumi sanglotait. Elle hoquetait et peinait à retrouver sa respiration tant sa tristesse était grande. Qu’avait-elle fait pour mériter cette vie faite de déceptions et de douleurs ? Elle avait toujours suivi à la lettre les souhaits de ses parents. Elle avait été une bonne petite fille, une enfant sage et obéissante. Elle s’était appliquée, avait pris à cœur ses études, même si ce n’était pas la voie qu’elle voulait suivre… Et aujourd’hui, alors qu’elle n’aspirait qu’à l’indépendance, elle se sentait prise au piège dans sa propre vie… 

       Soudain, une main lui caressa les cheveux. Elle se raidit à ce contact et se redressa brusquement. Mais il n’y avait personne. La sensation venait peut-être du vent qui venait de se lever. 
Reniflant, elle se traîna jusqu’au tronc d’arbre tout proche. Elle s’assit contre l’écorce et tenta de reprendre son souffle. 
A quelques mètres, une brindille craqua. Sumi se raidit de nouveau : et si les gardes avaient déjà retrouvé sa trace ? Elle retint sa respiration. Une dernière larme glissa le long de sa joue. Elle leva la main pour l’essuyer mais sentit un contact doux et tiède qui la devança. 
Que se passait-il ? 
Elle repensa soudain à toutes les autres légendes qu’elle avait entendues sur cet endroit. Certains disaient que des démons attiraient les désespérés ici pour se nourrir de leur esprit. D’autres que les âmes de ceux qui étaient morts ici hantaient les lieux. Etait-elle en présence d’un Yurei, un de ces fantômes mort avec un tel désir de vengeance ou une telle tristesse, que son âme continuait d’y errer ? 
- Qui est là ? murmura-t-elle, la peur lui nouant maintenant les entrailles. 
L’air se troubla juste devant elle. Une silhouette translucide, comme uniquement composée d’eau, apparut. Sumi n’aurait su dire si c’était celle d’un homme ou d’une femme. L’apparition portait les cheveux longs et on ne pouvait distinguer nettement ses traits. 
La jeune femme était paralysée par la terreur. 
- Tu ne devrais pas être là, chuchota une voix étrange. 
C’était comme si plusieurs personnes parlaient en même temps, des hommes, des femmes, des enfants et des vieillards. Son timbre était envoûtant, apaisant. Les battements du cœur de Sumi s’apaisèrent mais les larmes se mirent à couler de plus belle. 
- Tu as d’autres possibilités ! Ne ferme pas la voie à ton avenir. 
La suicidaire posa la tête sur ses genoux. A nouveau, le contact doux et tiède se reproduisit, comme si une main légère caressait ses cheveux pour la consoler. Elle pleura encore pendant un certain temps. 
Puis, comme une évidence, la solution à ses problèmes de carrière lui apparut. Comment n’y avait-elle pas pensé plus tôt ? 
Aussitôt cette révélation faite, le contact de l’esprit disparut. Il avait accompli ce pourquoi il était là. 

      La jeune femme se souvenait parfaitement de tout cela comme si c’était hier. Elle avait fait le chemin en sens inverse, reprenant les rubans de soie rouges, gonflée d’espoir. Mais elle n’avait jamais su ce qu’elle avait vu ce jour-là : esprit, fantôme… En tout cas, cela lui avait sauvé la vie. 

En rentrant, elle avait annoncé à ses parents, soulagés de la voir revenir en vie, qu’elle voulait allier sa passion pour le dessin et ses études en informatique : elle allait s’orienter vers la conception d’images de synthèse. 
Et c’est ce qu’elle avait fait. 
Aujourd’hui, elle dessinait en free-lance pour les plus grandes entreprises de jeux vidéo ou films d’animation. On s’arrachait ses créations. 
Aussi la forêt de Jukai n’avait pas été, pour elle, celle des suicides mais plutôt celle du renouveau… 
Elle leva la tête pour contempler les branches d’arbre lourdes de neige et inspira profondément. Elle était heureuse maintenant.


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire