mardi 17 décembre 2013

Un conte de Noël




Un conte de Noël


            En cette fin du mois de décembre 1929, Mary White se demandait comment elle allait pouvoir offrir ne serait-ce qu’un repas de Noël décent à sa petite Lili, tout en contemplant la vitrine d’un grand magasin.
Avec la grande crise, elle avait perdu son emploi de gouvernante. La famille qui l’employait jusque-là avait perdu toute sa fortune dans le crash boursier. Elle avait donc dû se séparer de John et Clara, les deux enfants qu’elle avait élevés et aimés comme les siens pendant quatre longues années. Et avec sa fille, elle était allée vivre dans une chambre dans une maison qui logeait à prix d’or d’autres personnes dans sa situation, c’est-à-dire qui étaient en attente de retrouver un emploi.


            Serrant l’une contre l’autre ses deux mains bleuies par le froid, elle regardait les lumières, les guirlandes et les boules brillantes, pensant que jamais elle ne pourrait se payer l’article le moins cher qu’on vendait dans cette boutique. Elle avait vendu quelques affaires pour pouvoir se payer à manger. Elle baissa les yeux sur les vieilles bottines en cuir élimé qu’elle portait depuis des années, dont la semelle n’allait pas tarder à rendre l’âme. Et cette jupe que son ancienne patronne lui avait donnée mais qui était trois fois trop grande, qui ne tenait en place que grâce à la ficelle qu’elle avait nouée autour de sa taille maigre. Elle avait caché ses fins cheveux blonds, attachés en chignon, sous un bonnet de laine qu’elle avait tricoté avec les chutes d’une pelote qui avait servi à faire un pull au petit John, peu de temps avant son renvoi.
On ne la laisserait même pas entrer dans ce magasin : elle avait l’air d’une souillon. Les larmes envahirent ses grands yeux bleus: pourquoi fallait-il que la vie s’acharne ainsi contre elle ?

Mary était née en 1909 dans le New Jersey, dans une ferme où courraient déjà dix bambins, dont seulement deux fils. Son père, furieux que sa femme ait encore enfanté une fille, commença par simplement l’ignorer. Puis quand elle fut en âge de comprendre, il lui confia de multiples corvées, toutes plus difficiles les unes que les autres. A quatre ans, elle se levait aux aurores pour aller traire les vaches et ramasser la ponte des poules. A six ans, elle avait commencé à aller à l’école, mais jamais elle ne put étudier correctement car elle était trop fatiguée pour être concentrée et retenir quoi que ce soit. Quand elle quitta l’école, elle en savait à peine plus qu’à son arrivée.
Son père la retira de l’école quand elle eut dix ans pour la placer comme bonne à tout faire dans une famille de la grande ville voisine. Ce fut le début d’une période presque heureuse comparée à ce qu’elle avait connu. Ses maîtres, les Silverman, la traitait plutôt bien. Comme elle était appliquée, dégourdie et obéissante, elle devint rapidement appréciée de toute la domesticité. La gouvernante de la maison l’avait prise sous son aile et lui donnait les ficelles du métier. Comme elle avait un peu d’éducation et qu’elle ne voulait pas que la petite demeure illettrée, elle lui apprit à lire et à compter. Peu à peu, elle s’était rendue indispensable dans la maisonnée. Elle aimait ce métier où elle était utile aux autres mais sans se mettre en avant. A ses heures perdues, elle lisait en cachette les livres de la bibliothèque des Silverman.

Un jour de printemps, alors qu’elle revenait du marché où elle avait acheté les provisions pour les repas de la journée, elle fut bousculée par un commis de cuisine pressé. Le malotru renversa son panier.
Un instant, elle resta là le contenu de son cabas sur le sol, indignée par le comportement du jeune homme. Mais quand celui-ci se baissa promptement pour l’aider à ramasser ce qui était tombé, elle commença à revoir son jugement. Et lorsqu’il leva ses yeux noirs étirés en amande vers elle pour lui présenter ses excuses, elle lui trouva même un certain charme ténébreux. Son cœur de seize ans battit la chamade comme jamais auparavant. Mais l’instant magique fut rompu quand il souleva sa casquette de toile, découvrant une masse brillante de cheveux noirs, s’excusant encore pour sa maladresse et qu’il lui souhaita la bonne journée.
Elle reprit le chemin de la maison, le ventre rempli de papillons, joyeuse sans raison valable, courrant presque tant ses jambes étaient légères. L’air lui semblait plus doux, les fleurs plus éclatantes, le ciel plus bleu… Pour la première fois de sa jeune vie, elle était amoureuse.

Les jours qui suivirent, elle guetta le commis tous les jours sur le marché, espérant qu’il reviendrait. Au bout de deux semaines, elle était complètement désespérée quand elle aperçut enfin une silhouette qu’elle aurait reconnue entre mille alors qu’elle ne l’avait vu qu’une fois. Il fallait maintenant qu’elle trouve le moyen d’attirer son attention. Paralysée, elle ne pouvait détacher ses yeux de lui mais ne savait comment l’aborder. Ce fut lui qui prit les devants. Il l’avait lui aussi reconnue et lui sourit. Quand il fut assez près d’elle, elle trouva le courage de lui dire :
¾      Bonjour Monsieur ! Vous semblez moins pressé que lors de notre dernière rencontre…
¾      Ma chère Demoiselle, j’espère que vous ne m’en tenez pas rigueur. Je ne voudrais pas que la rancœur vienne abîmer un si joli visage.
Elle rougit : il la trouvait jolie ! Elle baissa les yeux sur ses mains, croisées dans son giron, l’anse du panier reposant au creux de son coude. Elle eut soudain honte de sa tenue, de sa simplicité, etc. Du bout des doigts, son interlocuteur la força à relever la tête pour plonger son regard dans le sien.
¾      Vous ai-je offensé Mademoiselle ? Telle n’était pas mon intention !
¾      Non Monsieur… C’est que…
¾      Oui…demanda-t-il plein d’espoir.
¾      Personne avant vous ne m’avait dit que j’étais jolie…
¾      C’est que personne n’avait pris le temps de vous regarder comme je le fais, répondit-il en s’inclinant et lui saisissant la main pour y poser délicatement ses lèvres.
Puis, vif comme l’anguille, il reprit son chemin. Mary resta là, interdite, les yeux écarquillés, le visage en feu et le cœur menaçant de lui sortir de la poitrine.

Il lui fallut attendre encore une semaine avant de revoir l’élu de son cœur. Lorsqu’ils se croisèrent de nouveau, elle attendait devant l’étalage du crémier pour acheter des œufs et du lait. Elle l’aperçut du coin de l’œil et ce fut comme si le monde entier autour d’elle disparaissait. Elle n’entendit même pas ce que lui demanda le commerçant. Elle resta, interdite, n’osant plus bouger de peur qu’il ne disparaisse. Elle finit par reprendre pied dans la réalité et effectua les achats pour lesquels elle était venue.
Lui aussi l’avait vu. Il attendit patiemment qu’elle ait fini avant de l’aborder.
¾      Bonjour Mademoiselle ! la salua-t-il, soulevant sa casquette bleue de quelques centimètres. Belle journée, n’est ce pas ?
¾      Bonjour Monsieur. Oui, le temps est bien doux pour un mois d’avril !
¾      J’espérais bien vous revoir ce matin… Vos beaux yeux bleus me manquaient…
Mary avait les joues écarlates mais elle ne put s’empêcher de sourire.
¾      Me permettez-vous de porter votre panier et de vous raccompagner ?
¾      Euh… Je ne sais si c’est très convenable…
¾      En quoi le fait qu’un gentleman aide une jeune demoiselle serait-il inconvenant ? Sachez que la galanterie n’a rien de déplacer ! fit-il semblant de s’offusquer.
La jeune bonne éclata d’un rire franc, qu’elle se hâta d’étouffer derrière sa main, regardant partout autour d’elle pour être sûre que l’une des connaissances de ses patrons ne l’avaient pas vue en compagnie de cet homme. D’autres avaient été remerciées pour moins que ça.
Il lui prit le cabas des mains et ils marchèrent en silence l’un à côté de l’autre. Lorsqu’ils furent arrivés devant chez elle, il lui rendit ses provisions toujours sans un mot. Il la salua, soulevant à nouveau son couvre-chef et allait partir quand il lui demanda :
¾      Oserais-je vous demander votre nom ?
¾      Je m’appelle Mary White.
¾      Alors à bientôt Mary White !
¾      Mais…demanda-t-elle. Je ne sais même pas comment vous vous appelez…
¾      Mon nom est Jack McLane, pour vous servir !
Et il disparut au coin de la rue.

Les deux jeunes gens se voyaient à la moindre occasion. Rapidement, leur passion prit de l’ampleur et se concrétisa physiquement. L’emploi de commis de cuisine de Jack, tout comme le travail de bonne de Mary, ne leur laissaient guère de temps libre. Pourtant dès qu’ils le pouvaient, ils se rejoignaient en cachette. Ils parlaient de leurs vies et de leurs rêves, le jeune homme surtout, car il avait le souhait d’ouvrir un jour son propre restaurant.

L’hiver arriva et Jack lui annonça un matin alors qu’il la ramenait chez elle après le marché :
¾      Je vais partir Mary !
¾      Partir ? s’écria la jeune femme. Mais où ? Et pour combien de temps ?
¾      Mon patron ouvre un établissement à Boston et si je le suis, il m’a promis de m’apprendre le métier. Tu te rends compte : je pourrais enfin travailler en cuisine et non plus faire les courses des autres !
La jeune fille était anéantie : qu’allait-elle devenir sans lui ?
¾      Ne t’inquiète pas, j’ai pensé à tout, essaya de la rassurer son amoureux. Il suffit que tu patientes une petite année, le temps que je fasse quelques économies et je reviens te chercher.
Il fit une pause et prit les deux mains de son amie dans les siennes. Il s’agenouilla et leva son regard noir et si intense vers elle :
¾      Si tu peux attendre, quand je reviendrais, voudras-tu être ma femme ?
¾      Oh mon Dieu ! Jack ! OUI, OUI, OUI ! hurla-t-elle.
Et le jeune prit donc la direction de Boston dès la fin de la semaine. Au début, ils correspondaient à raison d’une fois par semaine par de petites lettres. Puis au bout de deux mois, les envois de Jack cessèrent. La première semaine, Mary pensa que son fiancé avait trop de travail et qu’il n’avait pas eu le temps d’écrire. Mais une deuxième semaine passa sans nouvelles.
Enfin, à la troisième semaine, alors que la petite bonne commençait à désespérer, une découverte accentua son accablement. Cela faisait plusieurs jours qu’elle ne se sentait pas bien, très fatiguée et nauséeuse. Ne voulant pas alarmer ses maîtres ou leur laisser à penser qu’elle n’était pas en état de travailler, elle se rendit au dispensaire le plus proche. Un médecin l’examina et lui annonça une nouvelle à la fois merveilleuse et terrible : elle portait l’enfant de Jack. Elle quitta le cabinet médical dans un état second. Qu’allait-elle faire ? Fallait-elle qu’elle l’annonce à ses patrons ? Et Jack consentirait-il à l’épouser tout de même ? Il ne lui avait donné aucune nouvelle en trois semaines.
Arrivée dans sa petite chambre, au dernier étage de la maison dans laquelle elle travaillait, elle n’arriva plus à se contenir et s’effondra en larmes sur le lit. Il était clair que si son maître apprenait qu’elle était enceinte, sans être mariée qui plus est, il la renverrait sur le champ.
Au bout d’une heure, la gouvernante vint frapper à sa porte pour lui demander de venir servir le dîner. Mary lui dit être indisposée et la supplia de prendre sa place. Sa collègue accepta, à son grand soulagement.
Toute la nuit, elle rumina sa situation. Au petit matin, elle décida d’écrire à Jack pour lui annoncer la situation. Elle était sûre qu’elle s’inquiétait pour rien : son fiancé était sûrement trop occupé dans le nouveau restaurant de son patron. Il allait réagir à sa missive et venir la chercher pour l’épouser. C’était certain !

Les jours passèrent, puis les semaines. Elle dissimulait son ventre comme elle le pouvait mais bientôt cela ne serait plus possible. Jack n’avait pas répondu à sa lettre. La jeune fille finit par comprendre qu’il ne répondrait jamais.
Quand elle fut enceinte de six mois, elle fut contrainte d’avouer la vérité à ses patrons. Leur réaction fut celle qu’elle attendait avec terreur : ils la congédièrent, ne pouvant garder une fille mère à leur service. Cependant, les Silverman souhaitaient garder bonne conscience et lui proposèrent de l’envoyer à leurs frais dans une maison qui recueillait les filles dans sa situation à New York. N’ayant aucune autre solution, elle accepta. Elle fit promettre à la gouvernante de faire suivre son courrier.
Trois mois plus tard, elle mit au monde la petite Lili, sans aucune nouvelle de Jack. Elle resta encore un mois au foyer puis la directrice lui trouva une place de nourrice dans une famille où venait de naître un petit garçon, John. Ses nouveaux patrons, les Tempton, acceptèrent de lui réserver la plus grande chambre à l’étage des domestiques afin qu’elle emménage avec son bébé. Elle crut qu’ils seraient aussi gentils que les précédents. Elle se trompait lourdement.
Tous les jours, on lui rappelait la chance qu’elle avait d’avoir été engagée alors qu’elle était célibataire et avec enfant. On lui demandait, en plus de son emploi de nourrice, de participer aux corvées de la maison et d’aider les autres domestiques. Si elle avait le malheur de se plaindre, on lui montrait la porte. Mais Mary en avait vu d’autres quand elle vivait à la ferme de ses parents. Elle fit donc le travail pour lequel on la payait, avec cœur et application. Elle réussit même à s’occuper correctement de sa fille qu’elle emmenait partout avec elle et elle s’attacha sincèrement au petit John.
Au bout d’un an, Madame Tempton surprit Mary qui lisait un livre de conte aux deux enfants et apprit ainsi qu’elle savait lire et écrire. Son regard sur la jeune fille changea lentement : elle lui offrit une bible pour Noël et quelques mois plus tard, elle lui donna accès à la bibliothèque de la maison.
Une nouvelle période débuta pour la domestique : de son statut de nourrice, elle passa à celui de gouvernante. Les relations s’en trouvèrent améliorer avec ses employeurs qui lui accordait une confiance accrue. Toutefois, sa rapide ascension dans la hiérarchie de la maisonnée déplut aux autres serviteurs. Et elle fut la cible de petites mesquineries qui lui empoisonnèrent vite l’existence.
Mais le courage dont elle avait fait preuve depuis son enfance ne lui fit pas défaut et elle s’accrocha à ce qu’elle avait de plus cher maintenant : la petite Lili. Comme sa mère, c’était une enfant débrouillarde et intelligente. Quand elle levait vers elle ses grands yeux noirs, les mêmes que ceux de son père, et qu’elle posait l’une de ses questions existentielles, Mary ne pouvait s’empêcher de penser à quel point elle était chanceuse d’avoir une enfant comme elle.

Quand naquit Clara, la fille de ses patrons, une nourrice fut recrutée. Mary garda son poste de gouvernante mais Victoria jouait les employées modèles pour tenter de lui voler ce qu’elle avait durement gagné. Elle ne manquait aucune occasion de se faire valoir vis-à-vis de leurs patrons, de montrer qu’elle était plus dévouée, plus instruite, etc. que Mary. La bataille s’accentua quand Monsieur et Madame Tempton découvrirent que des vols étaient commis par quelqu’un de leurs employés. Et bien sûr tous les domestiques, jaloux, tentèrent de faire porter les soupçons sur la gouvernante. Contrairement à ce qu’on attendait d’elle, elle ne se défendit pas. Elle resta digne et répondit simplement aux attaques :
¾      Si Monsieur et Madame n’ont plus confiance en moi, ils sont libres de me donner mon congé. Mais je n’ai rien fait d’autre que ce pour quoi on me paie. Je n’ai commis aucune faute.
Ses patrons ayant suffisamment confiance en elle pour ne pas donner de crédit aux rumeurs, ils diligentèrent une petite enquête interne. On découvrit, quelques semaines après, que la voleuse n’était autre que Victoria. Cette idiote n’avait pas stoppé ses méfaits, se pensant à l’abri de tout doute de la part des Tempton. Elle fut donc renvoyée sur le champ. Et comme la petite Clara venait de fêter ses deux ans, qu’elle n’avait plus besoin d’une nourrice, elle fut confiée comme son frère aux bons soins de Mary.

Cette accalmie fut de courte durée car la crise de 1929 fit trembler l’Amérique et le monde entier. Les affaires de Monsieur Tempton déclinèrent très rapidement et le couple dut se séparer d’une partie de la domesticité. En l’espace d’un mois, la petite gouvernante vit partir les uns après les autres ceux avec qui elle travaillait depuis quatre ans déjà. Bientôt, il ne resta que la cuisinière et elle. Puis fin novembre, Madame lui annonça  en larmes qu’elle ne pouvait lui payer sa semaine, qu’elle ne pouvait plus les héberger elle et sa fille.

Mary fut anéantie mais resta encore une fois digne. Elle rassembla ses maigres effets et ceux de la petite. Sa patronne lui donna quelques vêtements et des provisions.
Les adieux avec les deux enfants qu’elle avait élevés furent déchirants. John ne voulait pas lui dire au revoir. Il se terrait dans sa chambre, espérant la retenir un peu plus longtemps. Quant à Clara, elle était accrochée à ses jambes en hurlant.
Madame Tempton n’arrivait pas à se reprendre. Elle serrait convulsivement son mouchoir brodé et n’arrivait plus à retenir ses larmes.
Lili pleurait en silence, son petit baluchon à la main, attendant que sa mère prenne enfin congé.
¾      Ma petite Clara, dès que tout ira mieux pour Monsieur votre père, je reviendrais vivre ici. Et rien ne m’empêche de venir vous rendre visite en attendant.
La petite fille relâcha enfin son étreinte.
¾      Tu promets ?
¾      Oui, je le jure ! Maintenant, j’aimerais aller saluer votre frère.
¾      Vas-y ! Mais n’oublies pas de venir m’embrasser avant de t’en aller.
Mary sourit avec tendresse et monta l’escalier jusqu’à la porte que le garçonnet avait fermé violemment à l’annonce du départ de sa gouvernante. Elle frappa doucement.
¾      Master John ? J’aimerais beaucoup vous dire au revoir. Puis-je entrer ?
Pas de réponse.
¾      Master John ? Vous regretterez de ne pas avoir fait vos adieux au moins à Lili, si vous ne voulez pas me les faire.
Il y eut du mouvement dans la pièce : elle avait touché la corde sensible. Les deux enfants ayant été élevés ensemble, ils étaient très proches.
La porte s’entrouvrit. Une petite tête échevelée passa par l’ouverture.
¾      Vous avez dit à ma sœur que vous viendrez nous rendre visite. C’est vrai ?
¾      Je l’ai promis, Master.
¾      Et Lili vous accompagnera ?
¾      Bien sûr !
Il prit quelques instants pour réfléchir.
¾      Dans ce cas, je veux bien vous dire au revoir car ce n’est pas un adieu !
Une fois à la rue, Mary chercha un endroit où dormir. Elle paierait avec ses maigres économies avant de trouver un nouvel emploi. Monsieur et Madame Tempton lui avait écrit une très bonne lettre de recommandation.

Trois semaines avaient passées sans que la jeune femme ne trouve le moindre emploi. Toute la journée, elle battait le pavé à la recherche d’une place de gouvernante ou même de bonne à tout faire. Pour ce faire, elle était obligée de confier Lili aux soins de la propriétaire de la chambre qu’elle louait à un prix exorbitant. La petite fille n’aimait pas cette femme revêche qui la laissait dans un coin toute la journée. Mais au moins, elle n’était pas obligée d’affronter le mauvais temps, la neige abondante et l’humiliation de devoir mendier, supplier pour un travail.

Une semaine avant Noël, Mary White se trouvait donc devant la vitrine d’une grande boutique, à faire le bilan de sa vie. Les larmes perlèrent au coin de ses yeux, lui brûlant les paupières. Et pour la première fois depuis très longtemps, elle se surprit à penser à Jack McLane, le père de Lili. Qu’était-il devenu depuis toutes ces années ? Pensait-il encore à elle ? Etait-il lui aussi touché par la crise ? Peut-être ne savait-il même pas qu’il était père… Etait-il marié à une autre qui lui aurait fait une ribambelle de mouflets ?
Son cœur se serra un peu plus fort. Une famille de riches bourgeois passa près d’elle et la contempla avec dédain. La femme serra sa fille contre elle, comme si la misère était contagieuse. La petite la dévisagea avec curiosité. Mary ressentit autant de colère que de honte, une pointe d’envie aussi. L’enfant avait à peu près l’âge de Lili, elle était chaudement vêtue et visiblement bien nourrie. Tout ce qu’elle ne pouvait offrir à sa fille…
La nuit était tombée depuis longtemps, ce n’était pas aujourd’hui encore qu’elle décrocherait un poste. Elle rebroussa chemin et rentra dans sa chambre lugubre et glaciale, avec pour seule chaleur, celle de l’amour qui l’unissait à son enfant.
Elle ne vit pas l’homme élégant, au charme ténébreux, qui l’observait et qui la suivit jusqu’à ce qui était devenu son foyer ses dernières semaines. Emu par sa détresse, il contempla quelques instants la façade décrépie avant de s’en aller.

Les jours qui suivirent, quand elle sortait pour sa tournée quotidienne, elle fut de nouveau suivie par cet homme. Il voulait être sûr de l’avoir reconnue. Les années ne l’avaient guère épargnée mais elle était toujours aussi jolie, malgré ses vêtements miteux. Jack McLane sentit son cœur se remplir d’amour pour cette femme qu’il pensait avoir perdu à jamais.

Lorsqu’il était parti pour Boston, les deux premiers mois, il s’était tenu à écrire au moins une courte lettre à sa bien-aimée. Il travaillait énormément pour apprendre le métier et son patron était très exigent mais il ne dérogeait jamais à la règle : tous les dimanches soirs, il écrivait quelques lignes, qu’il postait le lendemain. Puis un matin, il ne put pas se lever. Une forte fièvre le cloua au lit pendant six longues semaines : il avait attrapé une pneumonie. Heureusement, son patron et sa femme, qui le logeaient, prirent soin de lui. Mais même quand il fut tiré d’affaire, la maladie l’avait laissé épuisé. Sa convalescence fut aussi longue que la maladie elle-même. Pendant tout ce temps, il pensait à sa fiancée mais lui qui n’avait même pas assez de force pour se nourrir seul, ne pouvait aligner deux mots sur le papier. En outre, durant le temps qu’avait duré sa fièvre, il délirait la moitié de la journée et dormait l’autre moitié.
Quand il fut enfin en mesure d’envoyer une lettre à Mary, elle lui fut retournée par la gouvernante des Silverman qui avait ajouté quelques lignes expliquant que la jeune femme avait été congédiée et était partie sans laisser d’adresse. Il ne sut ni pourquoi on s’était passé de ses services, ni où elle était partie. Il n’avait jamais reçu la lettre de sa fiancée lui annonçant la grossesse de Mary, sans doute égarée par la poste.
Malgré toute la gentillesse dont ses patrons avaient fait preuve pendant sa maladie, ils refusèrent de lui accorder un congé pour qu’il se rende à l’ancien domicile de sa future épouse. Il avait été hors d’état de travailler pendant près de trois mois et à leur charge pendant toute cette période. Il devait maintenant assurer son travail.
Pendant des mois et même des années, il se surprit à guetter les traits de Mary dans chaque jeune fille blonde qui croisait sa route. Il ne pouvait croire que leur histoire d’amour s’était terminée quand il avait pris la route de Boston et que son ambition l’avait privé à jamais de l’affection de sa bien-aimée.
Quand il devint clair que Mary White avait disparu de sa vie et qu’elle ne passerait jamais la porte du restaurant de son patron, Jack se jeta à corps perdu dans son travail jusqu’à devenir le meilleur marmiton de tout Boston. Il fut bientôt débauché par le chef d’un grand restaurant bostonien mais il refusa la place, loyal envers celui qui lui avait sauvé la vie et surtout qui lui avait tout appris. Son patron ému de la fidélité de son apprenti lui fit une promesse : quand il prendrait sa retraite, et si Jack le voulait, le restaurant lui appartiendrait. En effet, il n’avait aucun héritier et son affaire s’éteindrait avec lui.
Le jeune homme ayant les pieds sur terre, ne crut pas à cette promesse, même s’il fut très flatté. Ainsi quand son employeur décéda d’une crise cardiaque huit mois plus tard et que le testament le désigna comme légataire du restaurant, il fut extrêmement surpris mais il prit son courage à deux mains et entreprit des changements lents mais aussi radicaux qu’audacieux. Et cela paya. Quelques années plus tard, il s’était élevé au rang des plus grands chefs de Boston. Comme il menait une existence monacale et ne vivait que pour son travail, il put investir quasiment tous les bénéfices faits par son restaurant dans une nouvelle affaire. Bientôt, il fut à la tête de cinq établissements sur la ville. Le petit commis de cuisine était devenu un homme d’affaire influent en à peine six ans.

Quand il aperçut Mary ce soir-là, il était en visite à New York pour envisager le rachat d’un restaurant dans cette grande ville, profitant de la crise qui contraignait beaucoup à vendre leur commerce. Contrairement à son ancienne fiancée, il pensait à elle tous les jours depuis qu’il l’avait quittée. Il avait fini par penser qu’elle avait épousé un brave homme à qui elle avait fait beaucoup de beaux enfants. Jamais il n’aurait imaginé la retrouver dans cette grande ville, en proie à la plus grande misère.
Il la suivit donc pendant plusieurs jours, n’osant pas l’aborder. Un matin, elle sortit de son taudis en tenant par la main une petite fille brune d’environ six ans. Son cœur s’emballa. Il fit rapidement le compte : cette enfant pouvait tout à fait être la sienne. Etait-ce possible ? Etait-ce la raison du renvoi de Mary de chez les Silverman ?
Il faillit hurler de joie : sa fiancée ne l’avait pas oublié quand il avait cessé de lui écrire ! Elle avait été contrainte de partir parce qu’elle attendait son enfant ! Oh s’il avait pu réussir à la joindre avant son licenciement, elle n’aurait pas eu à vivre dans le péché et il aurait fait d’elle une femme respectable. Elle serait à l’abri du besoin à l’heure qu’il est.
D’un pas vif, il commença à traverser la route, provoquant la colère du conducteur de calèche qui passait alors. Les vociférations du chauffeur ramenèrent le jeune homme à la réalité. Et s’il se trompait ? Et si la fillette n’était pas sa fille ? Il rebroussa chemin, laissant Mary et la petite s’éloigner.

La veille de Noël, Mary emmena sa fille à la messe de minuit dans l’église toute proche. L’enfant s’émerveilla devant tous les cierges et le magnifique sapin qui ornait l’entrée de la chapelle. Sa mère ne ressentait qu’une profonde tristesse. Elle avait dépensé ses derniers sous pour payer un beau repas à Lili pour le réveillon. Il y avait même eu une orange en dessert. Mais demain il n’y aurait rien pour le petit déjeuner, ni pour le déjeuner. La jeune femme était ruinée, elle n’avait plus rien.
Elle pria en silence pour que le ciel lui envoie une solution, une aide quelconque. Toutes les deux unirent leurs voix aux chants qui résonnèrent jusque dans le chœur de l’église.

Plus tard, alors qu’elles rejoignaient leur chambre, un miracle se produisit. La pièce avait été entièrement décorée. Des robes neuves pour toutes les deux étaient étalées sur le lit. Un sapin avec des guirlandes et des bougies avait été amené dans un coin de la petite mansarde et un feu allumé dans la cheminée.
¾      Maman ! s’écria Lili. Le père Noël est passé ! Il y a des cadeaux sous le sapin !
¾      Ce doit être une erreur ma chérie…
¾      Mais non Maman, répondit la petite agenouillée devant les présents. Il y en a un à ton nom et un autre au mien.
Dans la boîte destinée à la fillette, il y avait une magnifique poupée en porcelaine qui lui ressemblait étonnamment.
D’une main tremblante, Mary ouvrit le petit écrin qui contenait une bague magnifique. Elle était accompagnée de ces quelques mots :
« Avec six ans de retard, je reviens te chercher et te demande de bien vouloir accepter d’être mon épouse. Ton éternel fiancé. Jack ».
Elle se mit à pleurer, cachant son visage dans ses mains tremblantes. Alors deux bras musclés entourèrent sa taille et une poitrine puissante accueillit ses larmes.
¾      Ma chère Mary, murmura la voix qu’elle avait tellement prié entendre de nouveau. Je t’ai enfin retrouvée.
Quand la jeune femme réussit enfin à sécher ses larmes, elle appela Lili près d’elle. La petite fille, qui jusque là regardait la scène sans comprendre ce qu’il se passait, approcha timidement de ce monsieur bien mis qui consolait sa maman.
¾      Mon ange, le Père Noël nous a apporté plus que des cadeaux cette année. Il nous a ramené ton père ! Jack, ajouta-t-elle en se tournant vers l’amour de sa vie, je te présente Lili, ta fille.
¾      A moi aussi le Père Noël m’a fait un beau cadeau cette année : il m’a ramené ma famille, répondit Jack.

Les deux amoureux ainsi réunis et leur petite fille passèrent le plus beau de tous les Noëls puisque désormais ils étaient ensemble.

1 commentaire:

  1. Je reconnais bien là ton style optimiste ! D'ailleurs, je l'ai déjà lu, ce texte, hum? ^^

    Juste un petit truc en passant: "la galanterie n’a rien de déplacer" "é".

    C'est une belle tranche de vie avec une jolie fin. Bonne fin d'année 2013 !

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