mardi 27 décembre 2016

Omnia



Le vent était en train de me glacer jusqu’aux os. Les larmes coulaient sur mes joues mais cela n’enlevait rien à ma volonté. « Don’t stop me now » chantait Freddy Mercury dans mes oreilles, me donnant encore un peu plus d’énergie pour avancer. 

ACDC prit le relais de Queen dans mon casque. Je resserrai ma prise autour de la laisse de Cyrcé, mon berger australien, qui courrait à mes côtés. Elle leva sa grosse tête marron et blanche vers moi. Ses yeux ambre pétillaient et sa langue pendante donnait l’impression qu’elle était en train de sourire.

- Allez ma belle ! On a fait la moitié du parcours ! murmurais-je autant pour l’encourager elle que moi.

Brusquement, elle tourna la tête, attirée par un bruit dans les fourrés. Les bois où nous courrions étaient peuplés par une multitude d’animaux sauvages. Et son instinct lui indiquait que quelque chose de vivant, après lequel elle pourrait sans doute courir, se déplaçait non loin.

Je poursuivis mon chemin, indifférente à la distraction de Cyrcé. C’était encore une jeune chienne. Un rien résonnait pour elle comme un appel au jeu.

Soudain, une fissure s’ouvrit à mes pieds, me barrant le passage. Aussitôt, elle se remplit d’eau. Affolée, je stoppai net, manquant de trébucher sur ma compagne poilue, qui ne comprenait pas plus que moi ce qui était en train de se produire.

Une première silhouette, suivie par cinq autres, sortit du couvert des bois. A leur vue, je fus si surprise que mes jambes se dérobèrent sous moi. Cependant, je ne tombai pas car l’une d’elle tendit le bras et murmura un sort, créant un coussin d’air qui m’empêcha de heurter le sol.

- N’aie pas peur ! me réprimanda la jeune femme en agitant sa kannen sous mon nez. Tu sais parfaitement qui nous sommes !

Car je me tenais bel et bien en face de Maeline[1], ses longs cheveux noirs cachés sous la capuche de la cape noire qu’elle portait sur sa robe de velours rouge. Ses yeux verts si particuliers me scrutaient.

Légèrement en retrait, Anaïs et Siena[2] me souriaient. Elles étaient telles que je les avais imaginées puis décrites dans Pangera : les yeux d’un vert étincelant, une robe médiévale de la même couleur pour Siena et une longue tunique blanche pour Anaïs. Leurs chevelures blond vénitien relevée en chignon pour la première et attachée en une lourde tresse pour la seconde.

A leurs côtés, attendaient mes deux héroïnes les plus contemporaines, celles qui se ressemblaient tellement qu’elles auraient pu être sœurs : Justine [3]et Lucie[4].

Et enfin, s’avançant vers moi, tout juste débarquée d’un avenir proche, Théa[5], vêtue d’un ensemble parme au design futuriste.

- Bonjour Maman ! lança-t-elle avec un grand sourire.

Parce que oui, il est bon de le rappeler : j’ai créé le personnage de Théa à partir d’un être bien vivant, quoique beaucoup plus jeune dans la réalité, ma fille. Celle qui m’attend bien sagement du haut de ses dix ans, à la maison, en compagnie de son frère.

La voir face à moi, à l’âge adulte, me causa un choc encore plus grand que celui de voir l’ensemble de mes héroïnes de papier se tenir devant moi.

Maeline s’approcha un peu plus et tendit à nouveau la main mais vers Cyrcé cette fois. La chienne vint renifler le bout de ses doigts et dût décider qu’elle n’avait rien à craindre de la jeune sorcière car elle remua la queue de manière énergique et se laissa tapoter la tête.

- Elle a les mêmes yeux que Krog.

C’était étrange d’entendre la jeune fille parler de son loup comme s’il existait vraiment. En fait, tout dans cette situation était étrange…

- Maman, reprit Théa maintenant plus sérieuse et plus grave, nous avons besoin de toi.

- De moi ?

- Oui, tu nous as créées. Tu as modelé nos mondes. Et maintenant l’univers auquel nous appartenons est sur le point de s’écrouler. Il faut que tu nous accompagnes pour remédier à cette situation.

- Je ne comprends rien à ce que tu me racontes.

- Notre univers, Omnia, se meurt.

- Je n'y comprends rien. Vous évoluez toutes dans des mondes, voire des époques différentes! Comment avez-vous pu vous rencontrez ?

- Notre point commun c'est toi. Tous nos mondes évoluent dans un univers commun. Comme la Terre, Mars, etc.

Ces explications me laissaient perplexe. N'étais-je pas en train de rêver ? Peut-être avais-je eu un malaise en courant ?
Le regard confiant de Cyrcé me fit réaliser que tout avait l'air réel. Justine prit la parole, ramenant mon attention sur le groupe de jeunes filles.

- Je sais ce que c’est de ne pas croire à ce que l’on a sous les yeux. Je l’ai vécu, tu t’en souviens. Mais fais-moi confiance, fais-nous confiance. Nous avons réellement besoin de toi.

- Ta chienne ne peut pas venir, déclara Maeline de son habituel ton tranchant.

- Mais je ne peux pas la laisser toute seule en pleine forêt.

- Ne t’inquiète pas, me rassura Anaïs. Elle va dormir et pour elle, ton absence n’aura duré que quelques secondes.

Maeline agita sa kanen. Une brume argentée recouvrit Cyrcé, qui se coucha et ferma les yeux aussitôt.

- Promettez-moi qu’il ne lui arrivera rien !

- Je te le jure. Mon sort la maintiendra endormie tant que je ne l’aurai par réveillée et il agit aussi comme un mur protecteur. Personne ne peut ni la voir ni l’entendre.

Je n’avais pas d’autres choix que de croire ce qu’elle venait de me dire…



J’eus à peine le temps de cligner des yeux que je me retrouvais projetée dans une ville que j’identifiais immédiatement comme étant Océanopolis. C’était le premier monde que j’avais créé. Néanmoins, même si je l’avais reconnu, mon île artificielle était en train de subir une étrange modification que je n’avais pas prévu. Dans mon imagination, c’était une mégalopole ultra-moderne, de verre et de végétation, une ville où les immeubles tutoyaient le ciel mais où il y avait des parcs et des bois, le tout entouré par l’océan.

Le centre urbain que j’avais sous les yeux n’avait plus rien d’harmonieux. Une espèce de mousse verte grimpait le long des murs, comme si la ville était abandonnée et que la nature reprenait ses droits. Mais les gens qui allaient et venaient ne semblaient pas s’apercevoir de la décrépitude qui guettait leur cité.

- Mais que se passe-t-il ici ? m’affolais-je.

- C’est bien ce que nous essayions de t’expliquer depuis tout à l’heure, répondit Théa. Nos mondes se meurent.

- Mais pourquoi ?

- Nous n’en savons rien. Nous imaginons simplement que ta présence ici va arranger les choses.

- Que dois-je faire ? Je n’en ai aucune idée !

Le silence des filles me fit penser qu’elles n’en savaient pas plus que moi… Je fis quelques pas et reconnut la tour où Théa travaillait, celle où se trouvaient les locaux de l’Océan News le quotidien pour lequel elle était journaliste. Je ne pus retenir un sourire en constatant qu’il ressemblait énormément à l’immeuble du Daily Planet où œuvraient Clark Kent et Lois Lane dans la série Superman, que je regardais quand j’étais ado…

Derrière moi, Siena demanda :

- Peut-être que ce serait plus facile si elle pouvait voir tous nos mondes ?

Ses sœurs de papier durent être d’accord avec cette idée, car le temps d’un autre battement de cils et nous nous retrouvâmes sur la plage de Dieppe, cette ville normande bien réelle où j’avais placé l’histoire de Justine. Là encore la curieuse végétation était en train de tout envahir. On ne distinguait même plus les pavés de la promenade le long de la mer.

Un nouveau bond dans l’espace et le temps nous emmena à Sagonadun, la capitale du nord de Pangera, le monde où évoluaient Anaïs et Siena. Ses trois forteresses concentriques, imbriquées les unes dans les autres, étaient elles aussi recouvertes de végétation.

- Quand avez-vous constaté les changements ? demandais-je.

- A la fin de l’été, répondis Lucie.

Je réfléchis : à quoi pouvait faire référence cette période pour moi ? Soudain, la vérité me sauta au visage. C’était moi qui causais cette décrépitude ! Moi, avec mes doutes et mes envies de renoncer. A la fin de l’été, j’avais eu envie de tout arrêter, de ranger mes stylos et laisser tomber l’écriture dont je doutais de pouvoir vivre un jour. Voilà ce qui, à n’en pas douter, avait provoqué la chute de l’univers que j’avais créé.

Pourtant, cette période était derrière moi. J’avais bel et bien repris le chemin de l’écriture. Je travaillais même sur la suite de Pangera. J’avais écrit une nouvelle de presque vingt pages et j’en avais deux autres en cours d’écriture. Bref, mon imagination tournait à nouveau à plein régime. Alors pourquoi Omnia était-il en train de sombrer ?

Les filles restaient silencieuses, respectant mon moment de réflexion.

Soudain, le ciel au-dessus de moi s’obscurcit. Levant les yeux, je vis un immense dragon qui traversait le ciel. Effrayée, je reculais jusqu’au couvert des arbres. Siena se moqua gentiment :

- Tu as peur d’une bestiole que tu as toi-même crée ?

- Justement ! Je sais parfaitement de quoi il est capable !

- Tu n’as rien à craindre, expliqua Anaïs. Les blessures qui pourraient t’être infligées ici ne te suivront pas dans ton monde.

- Et si je meurs ?

Anaïs secoua doucement la tête : la mort était irrémédiable, que ce soit ici ou ailleurs…

Chassant cette idée funeste de mon esprit, je tentais de reprendre mon analyse de la situation. Mon découragement était à l’origine de la décrépitude de l’univers de mes héroïnes, mon regain de créativité aurait dû restaurer l’équilibre…

Le dragon passa à nouveau au-dessus de nous. Cette fois, ses intentions étaient on-ne-peut-plus claires. Il cracha du feu dans notre direction.

Anaïs et Siena joignirent aussitôt leurs efforts et créèrent une bulle de protection sur notre petit groupe. Maeline leur prêta main-forte en leur transmettant une partie de son énergie. Théa, Justine et Lucie, mes héroïnes dépourvues de pouvoir magique, formèrent une ligne devant moi pour me protéger.

Une sensation étrange m’envahit. J’étais bien sûr terrifiée mais en même temps excitée de me trouver au cœur d’une histoire que j’aurais pu écrire… C’était peut-être ça la solution ! Cela m’apparut comme une évidence.

Autour de nous, le feu avait brûlé les arbres. Le dragon qui s’était posé s’acharnait contre le bouclier dressé par les jumelles. Grâce à l’aide apportée par Maeline, Anaïs et Siena avaient vu leurs pouvoirs déjà immenses, décuplés. A elles trois, elles tenaient tête au monstre qui nous menaçait.

Malgré le danger, je me sentais en sécurité. J’étais entourée de ces six femmes qui avaient toutes réussi à se sortir de situations bien plus terribles que celle dans laquelle nous étions.

Lucie, qui n’avait quasiment rien dit jusque-là, me prit la main et la serra très fort. Je la sentais tendue à l’extrême, pas forcément pour le dragon mais plutôt pour la raison pour laquelle je me trouvais là. Par son geste, elle me conforta dans l’idée que je détenais la solution. A mon tour, j’exerçais une pression sur sa main, lui montrant ainsi que je ne les laisserais pas tomber. Si Théa était ma seule « vraie » fille, Justine, Anaïs, Siena, Maeline et Lucie étaient aussi chères à mon cœur. Oubliant l’irréalité de ce moment, je fermai les yeux et me concentrai sur l’histoire à écrire. J’imaginais dans un premier temps que la bulle de protection autour de nous explosait en une gerbe d’étincelles, réduisant le dragon en cendres. A peine eussé-je fini de visualiser la scène que j’entendis un bruit sourd et des cris de victoire. Je soulevais les paupières pour constater que mon plan avait fonctionné !

Encouragée par cette réussite, je me concentrai maintenant sur la restauration d’Omnia. Il s’agissait de trouver la source du mal et de la vaincre. SI je connaissais maintenant la cause de la ruine de cet univers, il n’en demeurait pas moins que je ne savais pas où la moisissure verte naissait. Etait-ce sur Pangera ou sur un autre monde ?

La réponse s’imposa d’elle-même : le décor autour de nous changea et nous nous retrouvâmes sur le parvis de la cathédrale de Rouen. C’était le décor de mon dernier roman, celui où évoluait Lucie.

Dans cette version de la capitale normande, la végétation était en train de tout envahir également. Pourtant, personne autour de nous ne semblait voir ce qui était en train de se passer, ni même de s’étonner de la tenue d’Anaïs, Siena ou Maeline.

Bientôt, toutes les gargouilles de Notre Dame de Rouen tentèrent de s’extraire de leur cocon de pierre. Les unes après les autres, leur corps de pierre se transformait en écailles et celles qui étaient dotées d’ailes s’envolèrent dans le ciel normand. Lucie n’avait pas lâché ma main. Nos regards se croisèrent. J’eus alors une idée. Cela valait le coup d’essayer…

Cette fois-ci, je ne fermais pas les yeux et tentais d’imaginer ma création directement là où je voulais qu’elle vienne, dans le ciel. Il y eut d’abord un bruissement d’ailes. Puis une grande silhouette vint masquer le soleil d’automne déjà faible.

Une magnifique femme ailée, vêtue d’une courte tunique argentée, aussi fluide que de l’eau, descendit doucement vers nous. Son visage était la définition exacte de l’expression « beauté angélique ». Toutefois, il ne reflétait aucune émotion.

La créature s’avança vers moi et s’inclina. Les autres filles me regardèrent avec étonnement :

- Tu la connais ? demanda Théa.

- C’est Galathielle, murmurais-je. L’héroïne d’une de mes futures créations…

A son nom, l’ange sourit enfin. Puis elle se tourna vers les gargouilles, tendit le bras devant elle, index et majeur collés et le reste des doigts fermés. Elle fit un curieux mouvement du poignet. Une violente lumière pailletée jaillit de sa poitrine. Les gargouilles se solidifièrent à l’endroit où elles étaient. Certaines explosèrent.

Galathielle se tourna vers ses sœurs de papier. D’un souffle, elle les couvrit de minuscules cristaux. Les filles se regardèrent, étonnées de se voir luire ainsi. Notre protectrice ailée sourit avec indulgence. D’un petit geste du menton, elle les invita à se tourner vers la cathédrale. Ensemble, elles formèrent une ligne, l’ange au milieu. Elle tendit ses mains à ses deux voisines, qui elles-mêmes attrapèrent celles de leurs propres voisines qui firent de même avec les deux dernières filles. De la chaîne ainsi formée naquit une nouvelle lumière si éclatante que je dus détourner la tête. Quand je pus enfin regarder à nouveau devant moi, la végétation avait commencé à refluer. L’église était en train de recouvrer sa splendeur.

Au bout de quelques minutes, la clarté commença à s’estomper.

Théa se tourna vers moi, rayonnante :

- Tu as réussi, Maman !

- Je n’ai rien fait ! C’est vous qui avez sauvé Omnia.

Toutes mes héroïnes me faisaient maintenant face, rayonnantes.

- Madame ! m’interpela une voix qui me semblait lointaine.

Je cherchais en vain autour de moi, sans parvenir à savoir qui m’appelait ainsi. A force de tourner sur moi-même, je commençais à sentir un léger vertige. Je fermai les yeux et appuyai sur les doigts sur mes paupières. Le malaise s’accentua. J’eus l’impression de faire une chute libre.

Alors que la personne continuait de m’appeler, j’entendais maintenant un chien aboyer. Cyrcé à n’en pas douter ! Comment était-elle arrivée là ? Et ce mal de tête qui me vrillait maintenant le crâne !

- Madame !

Oh la barbe ! Qu’il me fiche la paix celui-là ! Je tentais d’ouvrir les yeux… pour m’apercevoir que j’étais allongée sur le sol.

- Ca y est, elle revient à elle, annonça le jeune homme qui se tenait au-dessus de moi à quelqu’un qui se trouvait hors de mon champ de vision. Vous m’avez fait une sacrée peur, ajouta-t-il en s’adressant à moi cette fois.

J’essayais de me relever. Dans un premier temps, il voulut m’en empêcher mais finit par m’aider à m’assoir.

Tout cela n’était donc qu’une hallucination… Je dus avouer que j’étais un peu déçue. Je me retins de rire : comment avais-je pu croire, ne serait-ce qu’une seconde, que toute cette aventure était réelle ?

Alors que le cycliste qui m’avait trouvée inanimée, m’aidait à me remettre debout, Cyrcé se désintéressa de moi et se tourna vers le sous-bois, la truffe au vent. Suivant son regard, j’aperçus une silhouette vêtue d’une cape noire qui s’éloignait. Je secouais la tête, l’apparition disparut.

- Tu l’as vue toit aussi ? demandais-je à ma chienne.

Elle leva le museau vers moi. Dans son regard, j’eus l’impression de lire : « laisse tomber, personne ne te croira… »


[1] Voir Maeline, publié au Editions Cogito en 2015
[2] Voir Pangera, publié aux Editions Cogito en 2013
[3] Voir Ange gardien, publié aux Editions Cogito en 2011
[4] Voir La Moisson des Ténèbres, publié aux Editions Cogito en 2016
[5] Voir Association Génius, publié aux Editions du Futur en 2010 et Némésis 2.7 publié aux Editions Cogito en 2013

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