mardi 9 février 2016

L'automate de Versailles

A ma filleule Louise, 
qui, pour le moment, n'est pas en âge de lire cette histoire

            Dans le ciel bleu, le dirigeable se détacha, aussi blanc qu’un cumulo nimbus. Il flottait bas mais cela n’avait rien d’anormal en cette belle journée de printemps.
Louise leva les yeux, sa vision obscurcie par ses lunettes rondes de protection, et suivit la progression paresseuse de l’engin jusqu’au bout du parc. Elle s’essuya le front du revers de sa main gantée. Elle avait travaillé toute la matinée et était épuisée. Il fallait cependant que tout soit prêt pour le couronnement de la Reine Marie-Anne Iere !

           Dans ce bosquet appelé la Salle de Bal, les musiciens joueraient une bonne partie de la journée pour tous ceux qui se promèneraient dans les jardins. Aussi, Louise venait de passer plusieurs heures sur les mécanismes qui géraient les cascades et jets d’eau.

         Un sifflet retentit au loin : l’appel de la pause déjeuner. La jeune femme remonta ses lunettes sur le sommet de son crâne. Elle ôta ses gants qu’elle coinça dans la ceinture de sa jupe marron, se redressa et porta les mains à ses reins endoloris. Malgré ses vingt ans, elle se sentit soudain bien fatiguée… Elle tira sur le bas de son corset de cuir et sur les manches de son chemisier blanc. Elle vérifia que ses bas de laine étaient aussi immaculés que le matin même et constata que ses souliers, eux, étaient loin d’être d’une propreté exemplaire. Les allées de Versailles étaient toujours aussi poussiéreuses…
Elle n’eut pas le temps de s’appesantir d’avantage sur sa tenue vestimentaire car elle entendit le soufflet caractéristique de la voiture de ramassage. Le petit train des ouvriers s’arrêta bruyamment à côté d’elle. Son panache de fumée blanc emplit l’air de sa vapeur d’eau. Plusieurs personnes étaient déjà installées. Lucien, le conducteur, souleva sa casquette pour saluer la jeune fille. Cette dernière retint un sourire comme à chaque fois, se rappelant que les lunettes fumées du vieil homme cachait son strabisme et évitait ainsi à ses interlocuteurs, la gêne de ne pas savoir où regarder.
Elle s’assit sur la banquette, à côté de Marguerite, la lingère qui supervisait la mise en place des chambres dans tous les pavillons du domaine. Dans quelques jours, il y aurait plus de monde à Versailles qu’il n’y en avait jamais eu.

          En effet, la reine Marie-Anne était la deuxième femme de toute l’Histoire de France à accéder au trône. Sa mère, Anne Iere, fille de Louis XVII, avait ouvert la voie en 1843 au décès de son père. Louis XVII n’ayant eu que des filles (dix au total tout de même !), avait été contraint de moderniser la loi afin de garder le trône dans sa succession. Son propre père, Louis XVI, avait déjà considérablement remanié les textes asseyant le pouvoir royal après les évènements de 1789. Conscient d’être passé à quelques encablures d’une Révolution, le souverain avait consulté les Etats Généraux comme nul autre avant lui : en commençant par écouter le Tiers Etat et en les invitant à lui parler sans retenue. Il avait entendu leurs conditions de vie déplorables, leur sentiment d’être écrasés par les deux autres ordres. Tout ne s’était pas fait en un jour, mais Louis XVI avait entamé cette année-là un immense chantier de réforme politique. A l’avènement de son règne, en 1814, son fils avait continué en offrant une place plus importante aux femmes dans la succession royale. Prenant exemple sur nos voisin Anglais, il modifia la loi de primogéniture mâle. Désormais, si le pouvoir se passait toujours par héritage, les femmes n’en étaient plus exclues.
Anne Ière avait encore renforcé la modernité de la politique française, en créant une assemblée de représentants du peuple, abolissant les trois ordres. Arrivée au pouvoir à seulement dix-huit ans, elle avait beaucoup œuvré pour les libertés et l’égalité.
Sa fille Marie-Anne était donc très attendue. A vingt ans, tout juste plus âgée que sa mère au moment de son couronnement, elle était un véritable symbole.
La mécanicienne l’avait rencontrée à moult reprises et avait pu discuter avec elle de choses et d’autres. Elle aimait à penser qu’en d’autres circonstances, elles auraient pu être amies.
-             Tu m’as l’air bien pensive, ma fille, constata Marguerite.
-             C’est que j’ai beaucoup de travail avant le couronnement et que j’ai peur de ne pas arriver au résultat souhaité par notre Majesté.
-             Allons, allons ! Si notre Reine t’a choisie pour superviser le réglage de toutes les mécaniques des jardins, c’est bien parce qu’elle connait ta valeur.
Louise rougit. Il est vrai que quand la Reine lui avait fait savoir qu’elle comptait sur elle pour veiller à l’entretien de toute la machinerie qui réglait tant les jeux d’eau du jardin que l’approvisionnement en eau du château, elle avait été autant surprise qu’honorée. Depuis, elle s’acquittait de sa tâche avec toute la loyauté dont elle était capable.
Alors que le train s’éloignait du château pour rejoindre les quartiers des ouvriers, situés dans l’ancien domaine de Marie-Anne-Antoinette, et qu’il s’apprêtait à emprunter la grille près du Grand Canal, un garde se posta au milieu de l’allée.
-             Halte là !
-             Y s’passe quoi ? l’interpela Lucien.
-             Une de tes passagères est convoquée au palais.
Il s’avança vers le wagon, sous le regard médusé des passagers.
-             Je cherche la dénommé Louise Dumont. Qu’elle sorte du véhicule !
La jeune femme reçut la demande comme un coup de poing au ventre. Elle descendit, tremblante, tentant de ne pas tomber. Le soldat recula d’un pas pour la laisser passer et s’inclina. Ce faisant, il sortit une enveloppe de sa veste pour la lui tendre. La jeune femme frémit en découvrant le sceau de la Reine. Elle ouvrit le courrier :

Louise,
Nous vous prions de vous rendre dans notre bureau à l’instant même où cette missive vous sera remise.
                                       SMR Marie-Anne Ière


Louise remonta l’allée derrière le garde jusqu’au château. Alors qu’elle passait à côté du bassin d’Apollon, elle ne put s’empêcher de constater que l’un des jets crachotait et qu’il faudrait qu’elle vienne faire un réglage après le déjeuner. Enfin, si elle revenait travailler après le déjeuner…

Marie-Anne Ière l’avait convoquée à un entretien privé, dans ses bureaux. La jeune femme était très impressionnée. Elle dut traverser la Galerie des Glaces pour atteindre le salon de la Paix où la souveraine avait installé son cabinet. Quand un valet l’introduisit dans la pièce, la Reine était assise à son écritoire. Louise admira un instant sa robe à crinoline taillée dans un magnifique tissu doré. La coupe était un peu désuète, Marie-Anne ne prêtant pas forcément une attention particulière aux dernières tendances. Mais l’ensemble était sublime. Quand elle se leva pour l’accueillir, le tissu de sa toilette glissant sur le parquet, Louise plongea dans une profonde révérence :
-             Relevez-vous, mon amie ! Pas de cela entre nous ! Avant que je ne sois reine, vous m’avez habituée à plus de familiarités… J’ai besoin de vous aujourd’hui. Je veux m’assurer que l’héritage de mes aïeux est bien préservé. Nous vivons une période toute nouvelle, où les machines nous sont d’un grand secours. Mais je veux m’assurer que le rêve du Roi Soleil est toujours une réalité.
Louise n’était pas sûre de bien comprendre.
-             Mes ministres voudraient que je rejoigne Paris et que je délaisse mon cher château. Ils proposent de confier l’entretien à ces créatures nouvelles qu’on appelle automates. J’ai ouï dire que vous connaissiez le fonctionnement de ces engins ?
-             Oui Majesté, répondit humblement Louise. J’ai quelques connaissances en la matière.
-             Très bien ! Vous partirez dès demain matin à Strasbourg pour assister Buisson, mon maître mécanicien, dans le choix de  l’automate que nous allons acquérir.
-             Monsieur Buisson est sans doute bien plus capable que moi !
Sans répondre, la Reine se leva, quitta son bureau pour aller jusqu’à la fenêtre où elle s’abîma dans la contemplation des jardins. Louise attendit quelques instants, immobile.
-             Vous devez savoir que mes ennemis sont partout ! Etre à la tête d’un royaume attire toujours les convoitises et les jalousies. Mais quand vous êtes une femme, c’est encore plus difficile… Je ne me plains nullement de mon sort. Au contraire, je suis heureuse de pouvoir peut-être changer les choses. Néanmoins, je dois me méfier de tout le monde… ou presque, conclut-elle en se tournant à nouveau vers sa jeune employée. Et c’est là que vous intervenez !
-             Je ne suis pas sûre de vous comprendre, Majesté…
-         Je veux que vous soyez mes yeux et mes oreilles lors de ce voyage à Strasbourg. Voilà ce que j’attends de vous…

Quand Louise sortit du bureau, elle se sentait très étrange : honorée par la mission que la Reine venait de lui confier, terrifiée à l’idée d’échouer. L’angoisse lui serra la gorge dès qu’elle passa la porte du salon de la Paix et se retrouva à nouveau dans la galerie des Glaces, son image se reflétant à l’infini dans les trois cents soixante-cinq miroirs.
Elle avança lentement, traversa l’ancienne terrasse, les yeux fixés sur la voûte peinte par Lebrun. Quand ses yeux se portèrent sur le parc, qu’elle pouvait voir par les fenêtres à sa gauche, son pouls s’accéléra et c’est en courant qu’elle rejoignit le salon de la Guerre et qu’elle traversa tous les autres salons jusqu’à l’escalier Gabriel, qu’elle dévala comme si elle avait le diable à ses trousses.
Ce ne fut qu’une fois dehors qu’elle put respirer normalement. Elle prit conscience de l’honneur que la souveraine venait de lui faire. Elle se redressa fièrement et se fit une promesse : quoiqu’il arrive, elle irait jusqu’au bout !

Merci Laurélynn' Jedusort qui illustre le personnage de Louise


           Retrouvez la suite de cette histoire et deux autres aventures de Louise dans un livre à paraître aux Editions Cogito à l'automne 2017... 

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