jeudi 3 mars 2016

Folle, moi ?



            Mais que faisait-elle là ? Pour la troisième fois ce mois-ci, elle venait de se réveiller dans la rue. En chemise de nuit. Pieds nus.
Mais cette fois, c’était différent : elle avait les mains couvertes de sang. Elle s’examina sous toutes les coutures. Elle n’était pas blessée, ce sang n’était donc pas le sien. Prise de panique, elle se mit à courir. Ses pas la ramenèrent automatiquement chez elle, à plusieurs rues de là, au terme d’une fuite effrénée de dix minutes.
Elle habitait avec son mari rue du Docteur Charcot à Sotteville-lès-Rouen, dans une de ses maisons de ville en briques et en pierres. Elle grimpa les trois marches du perron, le cœur menaçant de lui sortir de la poitrine. Elle dut s’arrêter dans l’entrée pour reprendre son souffle.
Pour enlever le sang, elle se frotta les mains avec une bosse à ongles sous le jet d’eau chaude jusqu’à ce que sa peau devienne rouge.  
Quand elle se remit au lit, aux côtés de son mari, elle fit bien attention à ne pas le réveiller et à ce que ses pieds gelés ne viennent pas le toucher.
Dans sa tête, tournaient mille questions : comment s’était-elle retrouvée dans la rue ? Pourquoi ? A qui était ce sang ? Que s’était-il passé ?
Elle finit par tomber de sommeil aux premières lueurs du jour.

***

            Paris Normandie, rubrique faits divers :
« Ce matin, à 7 heures, un homme qui promenait son chien a fait une macabre découverte sur l’ancien Champ de course de Rouen. Son golden retriever a en effet trouvé le corps d’une femme d’une quarantaine d’années dont l’identité n’a  pour le moment pas été communiquée… »


***

            Mélanie avait la tête lourde et la bouche pâteuse quand le réveil sonna ce matin-là. Ce qui lui était arrivé dans la nuit lui revint soudain en mémoire. Elle masqua son trouble comme elle put à son mari qui lui demandait si elle avait bien dormi.
Elle  se prépara, fit tant bien que mal le petit déjeuner des enfants, les accompagna à l’école et prit le chemin du bureau de Poste où elle travaillait.

            Toute la journée, alors que  les usagers défilaient devant elle, elle n’arrivait pas à s’ôter de la tête la vision des rigoles d’eau rougeâtres qui coulaient de ses mains dans le lavabo quand elle les avait lavées après sa virée nocturne.
Les mêmes questions revenaient en boucle dans sa tête : où était-elle allée lors de ses trois sorties en chemise de nuit ? A qui appartenait le sang qui recouvrait ses mains ?
Les deux premières fois, elle n’était pas allée bien loin : sur le perron de sa maison la première fois et au bout de sa rue la deuxième. Là, elle s’était quand même retrouvée à plusieurs rues de chez elle.
Et ce qui l’inquiétait le plus, encore une fois, était ce sang…

            Le soir même, elle décida d’évoquer le problème à demi-mots avec son mari.
-             Est-ce que tu as déjà constaté que je faisais du somnambulisme ? demanda-t-elle.
-             Hum… pas que je sache… Pourquoi ?
-             Oh… Je me suis juste retrouvée à un endroit sans me souvenir de mettre lever, cette nuit.
-             Ah bon, répondit son mari en replongeant le nez dans son assiette.
Le sujet ne l’intéressait visiblement pas. Elle insista.
-              Tu étais sans doute tellement fatiguée que tu ne te souviens pas de t’être levée… c’est tout…
La discussion était close. Mélanie décida de ne pas insister.

            Il se passa plusieurs semaines avant qu’elle ne fasse une nouvelle crise de somnambulisme.
Elle avait guetté avec appréhension la lecture quotidienne du journal par son mari. S’il s’était produit un crime dans le quartier, il ne manquerait pas de le lui dire. Elle-même n’osait ni lire le Paris Normandie, ni regarder le journal sur la chaîne de télévision régionale, tant elle avait peur d’y découvrir quelque chose d’horrible.
Elle vivait comme un zombie, effectuant les tâches quotidiennes comme un automate.
Le soir, elle se réfugiait dans les bras d’Hugues mais elle avait beaucoup de mal à trouver le sommeil.

***

            Mélanie avait froid. Ses pieds étaient glacés. Elle ouvrit les yeux et découvrit, terrifiée, qu’elle se trouvait au Jardin des Plantes de Rouen. Il faisait nuit et une fois encore, elle était en chemise de nuit et ne portait pas de chaussure.
Le parc se trouvait à presque deux kilomètres de chez elle. Comment avait-elle fait pour faire tout ce chemin en dormant ? Personne n’avait été étonné de voir une femme en vêtements de nuit traverser la ville ?
Le souffle lugubre du vent dans les arbres la fit frissonner. Au loin, elle entendit le grincement des balançoires pour enfants. Au loin la cloche de l’horloge Saint Julien égrena trois heures.
Comment allait-elle rentrer chez elle maintenant ? A pied, comme elle était sûrement venue…
Alors qu’elle se dirigeait vers le portail le plus proche, son regard fut attiré par un éclat métallique. Elle s’approcha et constata avec horreur qu’il s’agissait d’un couteau dont le manche était taché de sang. Comme hypnotisée, elle se pencha pour le ramasser : sa main correspondait exactement aux empreintes sanglantes laissées sur l’arme. Affolée, elle le laissa tomber par terre. Puis dans un sursaut de lucidité, elle se dit que la police ne manquerait pas de faire le lien avec elle. Mais le lien entre quoi ? Elle n’avait rien fait !
Complètement affolée, elle ramassa à nouveau le couteau et s’enfuit en courant. Elle longea sans même y jeter un oeil les longues serres du Jardin des Plantes qu’elle avait souvent visité en famille.
La grille du parc était entrouverte, c’était sûrement par là qu’elle était entrée. Le cœur menaçant de sortir de sa poitrine, elle se glissa dans l’ouverture et prit ses jambes à son cou.

            Quand elle regagna son domicile, il était presque quatre heures. Après s’être nettoyée et avoir changé de chemise de nuit, elle se recoucha près d’Hugues sans faire de bruit. Celui-ci dormait du sommeil du juste.
Mélanie résista à l’envie de se blottir contre lui pour prendre un peu de sa chaleur, de peur de le réveiller.
Elle ne réussit pas trouver le sommeil, pensant sans cesse au couteau ensanglanté qu’elle avait jeté dans une bouche d’égout au milieu de sa cavalcade. 

***

            Paris Normandie, rubrique faits divers :
« Nouvelle découverte macabre ce matin dans un parc.  Il s’agit cette fois-ci du Jardin des Plantes. Un employé communal qui était chargé de l’ouverture des serres tropicales a eu la désagréable surprise de se retrouver face au corps d’une femme poignardée.
Ce crime ressemble étrangement à celui qui a eu lieu sur le champ de courses il y a quelques semaines. »

***

            Les jours qui suivirent sa nouvelle escapade nocturne, Mélanie crut qu’elle perdait pied dans la réalité.
Elle effectuait ses tâches quotidiennes comme une machine. Quand elle croisait son reflet dans le miroir, elle se faisait l’impression d’un zombie.

***

            Elle mit un certain à reconnaître l’endroit où elle se trouvait, qui se trouvait à plusieurs kilomètres de chez elle et où elle ne se rendait que très rarement. Puis elle baissa les yeux sur ce qu’elle tenait dans ses mains et comprit. Elle était dans le cimetière du Madrillet, en train de creuser !
Elle lâcha l’objet qui heurta le sol avec fracas. Elle pensa à ses beaux-parents inhumés à seulement quelques allées de là.
Un corbeau croassa. Mélanie sursauta. A part le cri de l’animal, il n’y avait pas un bruit dans le cimetière.
Cette fois-ci, elle comprit qu’elle avait vraiment perdu pied.

***

            Alors que l’infirmier l’emmenait, en la tenant fermement par le bras, vers le bâtiment où elle allait être internée,  Mélanie se retourna et contempla sa famille anéantie, ses enfants dévastés de voir leur mère dans cet état.
Puis elle surprit le regard de son mari. Ce qu’elle y lut la terrifia.
Quand il sourit et qu’il porta son index à ses lèvres, comme pour lui imposer le silence, elle comprit.

Elle comprit qu’elle avait été manipulée depuis le départ, qu’elle n’avait été qu’une marionnette entre ses mains.
Tout lui revint alors en mémoire…
Leur rencontre, présentée par des amis communs.
La cour que lui avait faite Hugues.
La persuasion dont il avait fait montre pour qu’elle l’épouse.
Les premiers mois de mariage dans un bonheur absolu avec un mari aux petits soins.
La routine qui s’était installée avec la naissance des deux enfants.
Les absences répétées de son époux et les disputes en découlant.
Et puis ce soi-disant stage professionnel auquel il avait participé six mois auparavant et duquel il était revenu transformé, à nouveau fou amoureux de sa femme et attentionné.
La manière dont il avait apaisé tous les conflits qui les opposaient jusque-là.
Le sentiment étrange de légèreté qui avait envahi la vie de Mélanie à partir de là.
La discussion surréaliste avec l’associé d’Hugues qui avait trouvé curieux que son collaborateur aille faire une hypnothérapie à Paris alors qu’il y avait de très bons praticiens pour arrêter de fumer sur Rouen  et qui ne se souvenait pas d’avoir participé à une quelconque formation d’entreprise.
Mélanie comprenait maintenant.
Elle se rappela les soirées qui avaient précédé chacune de ses sorties nocturnes. A chaque fois, elle s’était endormie rapidement, dans les bras de son mari, qui lui parlait à voix basse.
Le sentiment d’avoir dormi d’une traite, sans aucun rêve.
Elle se souvint du petit tressaillement de la mâchoire d’Hugues quand elle lui avait demandé pour la première fois s’il avait constaté qu’elle était somnambule.
La manière dont il avait minimisé son inquiétude quand elle lui avait enfin avoué qu’elle quittait la maison en pleine nuit.
Son insistance pour qu’elle se détendre, qu’elle lui fasse confiance.
Son air satisfait à la lecture du Paris Normandie le lendemain de chacune de ses virées nocturnes, comme s’il y lisait une bonne nouvelle.

            Elle prit la cruelle réalité de plein front. Elle se retourna à nouveau pour se confronter à son époux mais elle était trop loin maintenant pour voir son petit sourire narquois.
Qui allait la croire maintenant qu’elle était internée ? Qui allait croire qu’elle avait été hypnotisée par son mari ? Qu’il avait fait en sorte qu’on la soupçonne pour tous ces meurtres ?


4 commentaires:

  1. C'est vraiment une superbe nouvelle policière..
    Très juste.
    Maintenant qu'elle connaît la vérité, que faire?
    Elle comprend trop tard, elle est coincée, évincée : tout le monde usera du prétexte de la folie pour ne pas la croire.
    A-t-elle compris quelque chose? N'est-ce pas elle qui est folle et qui s'invente tout ça ?

    D.

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  2. Merci pour ce commentaire.
    Vous avez su percevoir tout ce que j'ai voulu raconter.
    La fontiere entre la folie et la normalité est parfois bien fragile.

    J'ai une autre idée en rapport avec ce thème.Je la développerai dans une nouvelle sans doute un jour...

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  3. Merci pour ce commentaire.
    Vous avez su percevoir tout ce que j'ai voulu raconter.
    La fontiere entre la folie et la normalité est parfois bien fragile.

    J'ai une autre idée en rapport avec ce thème.Je la développerai dans une nouvelle sans doute un jour...

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